Bobbi Humphrey (#63)

J’avais en tête de sortir un article sur elle depuis longtemps, c’est désormais chose faite. Je repoussais, car j’avais prévu de publier d’autres articles musicaux en lien avec l’actualité. Maintenant que le temps se rafraîchit et que les humeurs aussi, il est temps de revenir sur la carrière musicale d’une très grande jazzwoman. Au début des années 1970, assez peu de figures féminines ont émergé. Toutefois, celles-ci ont marqué le genre de leur empreinte. En lien avec celle dont je vais parler, je pense à deux artistes passées par le Cass Technical High School de Détroit, par Velma Froude. Il y a d’abord l’inévitable Alice Coltrane qui, en 1967, reçut une harpe chez elle, malheureusement livrée après la mort de son mari John. Elle composa déjà quelques albums spirituels chez Impulse! dès 1968. Il y a aussi Dorothy Ashby, qui a sorti Afro-Harping en 1968, véritable manifeste précoce du jazz à la harpe.

Bobbi Humphrey Profile at Blue Note Recordings, New York City, 1972, Katsuji Abe (Shinko Music, Getty Images).

Aujourd’hui, j’ai choisi d’écrire sur Barbara Ann dite « Bobbi » Humphrey. Je me souviens d’avoir découvert il y a quelques années, déjà. En regardant de plus près, dans mes listes de lectures, je m’aperçois que ses morceaux apparaissent dès le 31 octobre 2021, près de 4 ans plus tard, sans faire exprès. J’avais été bluffé par le jeu de cette musicienne. En regardant de plus près sa trajectoire, je m’étais aperçu que, même si elle fut connue et reconnue par ses pairs dès le début de sa carrière, ainsi que par le public pour quelques albums des années 1970, elle fut la première femme instrumentiste à avoir été signée chez Blue Note. Mieux vaut tard que jamais, ce label, qui a beaucoup contribué à la diffusion de nouvelles formes de jazz, accueillait enfin une dame dans ses rangs pour sortir son propre album. Créé en 1945, Blue Note a notamment sorti Blue Train de John Coltrane, Somethin’ Else de Cannonball Adderley, Out to Lunch ! d’Eric Dolphy, ou encore Maiden Voyage de Herbie Hancock.

Au milieu de tout ça, il y a donc Bobbi Humphrey. Elle est née le 25 avril 1950 à Marlin, au Texas. Contrairement aux musiciennes mentionnées plus haut, elle ne joue pas de la harpe, mais s’est, très tôt, tournée vers un autre instrument : la flûte. C’était évidemment un instrument inhabituel dans le monde du jazz. Pourtant, Bobbi Humphrey réussit très tôt à s’imposer comme l’une des rares figures féminines de premier plan dans les années 1970.

Bobbi Humphrey grandit à Dallas, toujours au Texas, où elle développe une passion précoce pour la musique. Dès l’âge de douze ans, elle commence à jouer de la flûte. Encouragée par ses parents et ses professeurs, elle suit des cours de classique, de jazz et de flûte au lycée, puis poursuit des études en musique à la Texas Southern University et à l’université Southern Methodist. C’est lors d’un concours organisé dans cette dernière université qu’elle fait forte impression au légendaire trompettiste Dizzy Gillespie. Cette rencontre sera décisive et contribuera grandement au lancement de sa carrière. Gillespie lui conseille de poursuivre sa destinée musicale à New York, ville dans laquelle elle s’installa en juin 1971. Elle se produisit immédiatement sur scène dans cette ville bouillonnante de jazz, notamment à l’Apollo Theater, et joua même avec Duke Ellington, 3 jours après être arrivée dans la Grosse Pomme, selon sa biographie officielle. Durant cette même année, Humphrey signe avec le fameux label Blue Note Records, devenant ainsi la première femme instrumentiste de l’histoire du label. C’est par l’intermédiaire de George Butler que Humphrey obtint ce contrat, séduit par un enregistrement amateur qu’elle lui fit écouter (lire l’excellent article sur Comment George Butler a propulsé Blue Note Records au sommet).

Son premier album, Flute In, sorti en 1971, donne le ton. Il mêle jazz, soul et funk. La composante jazz y est dominante, mais l’introduction de la flûte comme élément central du schéma musical enrichit la composition. Certains morceaux, comme The Sadwinder et Sad Bag (voir ici un extrait d’interprétation sur CBS Soul en 1972), sont très Blue Noted, mais on trouve déjà des compositions plus funk, comme le si bien nommé Don’t Knock My Funk, comme un rappel qu’il ne s’agit pas que d’un album de jazz. Les percussions d’Idris Muhammad et Jimmy Johnson donnent le rythme, la richesse de la composition prouve que Bobbi Humphrey, du haut de ses 21 ans, est déjà très mature. Je dis d’elle qu’elle est une jazzwoman, car être publié chez Blue Note démontre un talent certain d’instrumentation. Néanmoins, elle sait s’écarter des standards du genre pour adopter des rythmes différents, avec toute l’expressivité et la virtuosité qui lui est propre.

Bobbi Humphrey portrait at A&R Studio for Blue Note Recording, New York City, 1972, Katsuji Abe (Shinko Music, Getty Images).

Elle continue sur sa lancée avec Dig This !, son deuxième album sorti en mai 1972. Le premier titre Lonely Town, Lonely Street, montre qu’elle est capable d’ajouter des arpèges et d’incorporer encore plus d’instruments que dans son premier album. Smiling Faces Sometimes témoigne d’une riche instrumentation, où les solos ne s’entassent pas les uns sur les autres, mais, plutôt, se suivent toujours avec la flûte triomphante de Humphrey. D’ailleurs, en écrivant cet article, je m’aperçois que le titre de ce morceau est une émanation du morceau éponyme, qui figure dans le premier album du groupe The Undisputed Truth, sorti un an plus tôt. C’est sur Dig This ! que j’identifie, déjà, un glissement manifeste du jazz vers le funk : la guitare électrique et les percussions, plus marquées, y sont sans doute pour quelque chose. En parallèle de ce deuxième album sort, en même temps, l’album de Lee Morgan qui porte également son nom, également chez Blue Note. À l’intérieur figure le morceau In What Direction Are You Headed?, long de 16 minutes et sur lequel on peut savourer tout le talent de la flûtiste. Lee Morgan avait déjà fait figure de mentor, lors de l’enregistrement du premier album d’Humphrey. Elle sut également s’entourer de Miles Davis, quelques années après.

Interlude photographique : c’est d’ailleurs en 1972 que Bobbi Humphrey se fit prendre tirer le portrait par le talentueux Katsuji, dit K. Abe (1929-2008). Cet artiste japonais, guitariste, designer graphique et photographe, donc, suivit l’activité de la scène jazz américaine si vive dans les années 1970. On lui doit de nombreux clichés très réussis, dont certains immortalisent des pochettes d’albums devenues cultes (plus d’informations biographiques ici et ). Il n’y a qu’à se plonger dans les innombrables photographies disponibles sur la banque d’images Getty.

Ensuite vient le troisième album, Blacks and Blues (1973) : et quel album ! C’est à travers celui-ci que, comme beaucoup, j’ai découvert sa discographie. Dès le premier morceau, quelque chose tranche : le chant. Une voix masculine des chœurs, des effets électroniques, puis la flûte qui traverse enfin le morceau, après 2 (longues minutes d’attente). C’est donc ça le « jazz fusion axé sur la pop » dont parlait Blue Note pour présenter la carrière de l’artiste sur sa page. Ce que je trouve beau, c’est qu’on ne se moque pas de nous : on sait que l’album va être bon. Justement, Black and Blues enchaîne avec ce qui constitue le tube de la carrière d’Humphrey : Harlem River Drive. Sans originalité, j’en parle ici comme de son titre phare, car c’est vraiment les chœurs et les solos qui hantent mon esprit quand je pense au style de la musicienne. Le titre a d’ailleurs été maintes fois samplé quelques décennies plus tard.

Le final, la gradation, la sirène, le fondu… tout est là ! C’est bien que le meilleur morceau est au milieu, on l’imagine, on l’attend, et quand il arrive, on ne s’attend pas à ce que ce soit aussi beau. L’atterrissage en douceur est assuré par le titre qui porte le même nom que l’album. Saluons le jeu de basse dans l’avant-dernier morceau, puis le dernier, Baby’s Gone, long de presque 9 minutes, dont les 3 dernières résument le style unique de Humphrey.

Humphrey se distingue non seulement par ses enregistrements studio, mais aussi par ses performances live. Justement, en juillet 1973, elle était invitée au Festival de Jazz de Montreux, tout comme Donald Byrd, dont les captations furent publiées par Blue Note l’année suivante. Pour introduire l’invitée de choix, le présentateur n’hésite pas à rappeler qu’il « Il n’y a pas eu beaucoup de jeunes femmes dans l’histoire du jazz, et je suis d’autant plus content d’avoir une flûtiste ce soir ici ». Là, il n’y a que 4 morceaux, mais ils durent en moyenne 9 minutes, de quoi installer une ambiance et montrer l’étendue du talent de Humphrey et des 4 autres musiciens qui l’accompagnent. Le jazz joué en live, ça me rappelle l’intensité que j’essayais de décrire à propos de Sarathy Korwar. C’est une énergie difficile à retrouver dans d’autres genres musicaux. J’aime plus que tout le dernier morceau, Ain’t No Sunshine, qui est originellement le premier morceau de son premier album, lui-même inspiré du titre de Bill Withers, qui. Là, il est remodelé et étiré avec brio.

En 1974, Humphrey sort Satin Doll, un autre album acclamé par la critique. Dans la même veine que son prédécesseur, Satin Doll propose un jazz fusion mêlant funk et soul psychédélique, le tout avec une flûte au son unique. Le premier morceau, New York Times, est tout aussi percutant que l’entrée en matière de l’album précédent. Avec les effets électroniques, on pense immédiatement à la pâte de Stevie Wonder ; ce n’est pas un hasard si, au-delà du style de production similaire, elle reprend à son compte le morceau You Are The Sunshine Of My Life, dernier morceau de l’album, sur lequel la flûte remplace la voix. Les deux musiciens, amis depuis plus d’un demi-siècle, se connaissaient dès l’âge de 15-16 ans et se sont retrouvés, au début de leur carrière, à l’Apollo Theater lors de l’arrivée à New York de Humphrey. Mon titre préféré reste l’envolée My Little Girl, poli et façonné pour plaire à n’importe quelle oreille.

Bobbi Humphrey Profile In Silouette at A&R Studio For Blue Note Recordings, New York City, 9 août 1972, Katsuji Abe (Shinko Music, Getty Images).

Le dernier bloc de cette aventure qui unit Humphrey au label Blue Note s’appelle Fancy Dancer. Cet album, sorti en 1975, s’inscrit dans le prolongement des deux précédents. Il n’y a pas de secret. La musicienne a trouvé son style, c’est très rythmé, très dynamique et pourtant poétique. Le jeu effréné du piano ne perturbe pas l’écoute, car il se noie dans un océan d’autres instruments. J’ai beaucoup apprécié les deux premiers morceaux ainsi que le dernier, qui s’offre le luxe d’ajouter de faire figurer un jeu de harpe. Je ne sais pas pourquoi, mais certaines notes me rappellent l’incroyable I’m Not In Love de 10cc. L’année suivante, Bobbi Humphrey est nommée meilleure instrumentiste féminine par Billboard, amplement mérité après autant tous ces albums d’une qualité rare. En 1976, elle a également joué sur l’album de platine Songs in the Key of Life de Stevie Wonder. Cette superproduction a mis 2 ans avant de voir le jour, mais le musicien signa là son chef-d’œuvre, en créditant une ribambelle de comparses. On trouve également sa flûte dans le climax de Another Star, autre pièce essentielle de l’album, et de la discographie de Wonder au sens général. En 1976, le titre Getaway, écrit par Bernard “Beloyd” Taylor, devait être destiné à Humphrey, mais c’est finalement le groupe Earth, Wind & Fire qui rafla la mise en s’appropriant le titre, désormais incontournable de l’album Spirit du groupe.

1977 : nouveau cap. Bobbi Humphrey quitte donc Blue Note pour sortir l’album Tailor Made chez Epic Records. Le style est un peu différent, on se trouve dans du disco plus que du jazz. La musicienne évolue. Je ne comprends pas pourquoi cette seconde partie de sa discographie est si boudée. Les temps changent, les goûts de Humphrey. Le premier titre Dancin’ to Keep from Cryin’ annonce la couleur de la philosophie développée. Il y a plus de chant, c’est plus festif, mais les solos de flûte sont toujours aussi impressionnants, notamment sur Jealousy.

Freestyle, l’album que Humphrey sort en 1978, continue d’ouvrir la voie à une dynamique disco, loin des standards instrumentistes de Blue Note. Comme pour le morceau, il y a quelques morceaux mémorables, dont les rares paroles, répétées, résonnent encore dans la tête alors qu’on a déjà fini d’écouter depuis un quart d’heure. C’est le cas du premier titre de l’album, Home-Made Jam, dont j’apprécie encore plus la version étendue.

J’en ai terminé avec les albums de Bobbi Humphrey. Elle en avait pourtant sorti 3 autres, The Good Life en 1979, City Beat en 1989 et Passion Flute en 1994, mais je ne les ai pas trouvés à mon goût. Si la production de la musicienne en son nom s’est raréfiée, cela ne signifie pas qu’elle ne fit plus rien. En parallèle de sa carrière « nominative », elle aime composer et produire des jingles musicaux pour plusieurs grandes entreprises et émissions de télévision. Elle a même pris le temps de créer son propre label, Paradise Sounds Records, en 1994, sur lequel son dernier album fut signé.

Je n’en parle que maintenant, mais la musicienne a aussi eu une activité prolifique dans la sphère publique, notamment à travers diverses campagnes politiques, en se produisant dans des foyers pour personnes âgées, en organisant des concerts de collecte de fonds ou encore en prenant la parole devant l’Assemblée générale des Nations Unies au sujet de la famine éthiopienne des années 1980, dont le thème fait aujourd’hui écho à Soundtrack to a Coup d’État, le documentaire de Johan Grimonprez, sorti ce mois-ci.

Par ailleurs, plus proche de son corps de métier, elle fut très active pour défendre les droits des musiciens, déplorant l’injustice persistante dans le partage des revenus. Elle critique également les plateformes de streaming, qui se content de ne verser que « quelques centimes » aux créateurs. Dans une interview de 2017 pour WBGO, elle souligne l’importance de comprendre le volet commercial (droits d’auteur, masters, marketing), affirmant qu’un artiste doit être à la fois créateur et entrepreneur. Dure réalité, elle a probablement dû l’affronter en tant que musicienne dès le début des années 1970.

Si l’on revient à la musique, Humphrey a même excellé à accueillir avec bienveillance le hip-hop pour figurer dans certains samples ou, avec son propre souffle, en y allant de sa petite contribution. Ainsi, on retrouve notamment sa flûte enchantée sur Choices de Guru, célèbre autour de ses albums Jazzmatazz 1, 2 et 3. Ici, Choices apparaît dans la bande son du film Once in the Life (2000).

En 2002, parmi tous les featuring que Common crédite dans son album Electric Circus, on trouve Bobbi Humprhey, dont on entend particulièrement la flûte raisonner sur Between Me, You & Liberation. Comment va Bobbi Humphrey aujourd’hui ? En 2003, un an après, Madlib sort chez Blue Note l’album Shades of Blue : Madlib Invades Blue Note, qui réinterprète notamment, sous un jour hip-hop, les classiques du label, dont Please Set Me At Ease, le titre de Humphrey paru sur Fancy Dancer. Bien, je pense. Avec toute cette carrière musicale, elle intervient çà et là auprès d’autres artistes. J’ai eu la bonne surprise de trouver une interview-podcast datée de 2017 pour enrichir le contenu de cette rédaction chez WBGO. Enfin, plus proche de nous, je souhaite terminer cet article avec une collaboration réalisée en 2023, la flûtiste est créditée sur ce morceau de KATS1R1S :

Récemment, j’ai découvert l’album Above The Laws de la flûtiste de jazz Ludivine Issambourg, sorti en 2024. L’album rappelle évidemment certaines compositions de Humphrey, en particulier Angel Dust, reprise et hommage du titre de 23 minutes, interprété par Gil Scott-Heron, composé par ce dernier ainsi que Brian Jackson en 1978. Aujourd’hui, l’influence de Bobbi Humphrey était toujours très vive. Elle continue à marteler la maxime Just keep going, Life moves forward (« Avance, la vie continue ! »). C’est sans doute ça, le secret de sa longévité créatrice.

Bobbi Humphrey (sélections)

Groovy gems 💎💎

Alexandre Wauthier