Boredoms (#23)

Boredoms (ボアダムス – Boadamusu) est un groupe de musique japonais originaire d’Osaka. Formé en 1986, il est officiellement toujours actif, malgré une baisse de leur production depuis une dizaine d’années. La page Wikipédia anglophone résume très bien le caractère inédit de la production musicale de ce groupe : sa sonorité est souvent catégorisée comme Noise rock (« rock bruitiste »), bien que leurs enregistrés les plus récents contiennent du minimalisme répétitif, de la musique ambient et des percussions tribales. Bien qu’il n’y ait pas de leader dans le groupe et que de nombreuses personnes ont participé au projet, il est nécessaire de mettre en évidence les rôles de Yamantaka Eye (ou simplement « Eye ») et Yoshimi P-W (ou simplement « Yoshimi ») : le premier est chanteur et la seconde s’occupe des percussions. Oui, il serait trop réducteur de dire que Yoshimi s’occupe de la « batterie », puisque les percussions, nombreuses et variées, font toute l’énergie du groupe. Actuellement, le groupe se compose de ces deux membres, ainsi que de Yojiro Tatekawa et Shinji Masuko.

C’est justement Eye qui, dès la fin des années 1980, met un pied dans la scène new-yorkaise du noise et expérimentale, en étant notamment à la rencontre de Sonic Youth, groupe rock à l’aube de sa popularité, et Naked City, formation de jazz avantgardiste éphémère (animée par John Zorn au saxophone et Fred Frith à la guitare). Boredoms gagnera en popularité à la toute fin des années 1980 puis dans les années 1990, lorsque le groupe fit paraître trois albums très expérimentaux : Soul Discharge (1989), Pop Tatari (1992) et Chocolate Synthesizer (1994). Je n’ai toujours pas compris ces albums ; ils sont très difficile d’accès (une brève vidéo de l’émission Tracks, d’Arte, évoque cette période). Pourtant, je souhaitais évoquer l’histoire de ce groupe en raison du tournant musical qui leur fut propre à partir de l’album suivant.

En effet, quatre ans après Chocolate Synthesizer paraît Super æ (1998). On retrouve logiquement l’empreinte bruitiste, indélébile dans la discographie du groupe. Pourtant, les sonorités sont, cette fois-ci, beaucoup plus accessibles. Tous les morceaux ne le sont toutefois pas, il semble y avoir une gradation, à la manière de la pochette de l’album, menant vers l’aplatissement du style. Ainsi, le troisième morceau, Super Going, fait figure de rame tranquille entre deux loopings de montagnes russes. À noter que, dès 1993, Boredoms fait paraître plusieurs E.P. sous le nom de « Super Roots ». La même année que Super æ paraît l’E.P. Shine In ◯ Shine On, dont le premier morceau,  Super Go!!!!!, reprend l’esthétique de Super Going (version live). Toujours en 1998, en novembre, l’E.P. Super Roots 7 (mon préféré) semble avoir isolé un style musical dans lequel Boredoms excelle : un mélange de percussions tribales, de noise rock, d’effets électroniques et, parfois, de légers jeux de guitare électrique. Dans Super Roots 7, les trois titres sont chacun prompts à de nouvelles expériences musicales, mais c’est bien le deuxième morceau – au sens premier du terme – qui propose l’aventure la plus cosmique. Long de 20 minutes, 7→(Boriginal) est un concentré de ce que Boredoms est capable d’offrir à nos oreilles. C’est bien cet univers musical qui sera dominant dans l’album suivant, Vision, Creation, Newsun (1999).

L’album s’ouvre sur le titre ◌ (Circle), dont je viens d’apprendre qu’un clip, toujours aussi cosmique, a été réalisé pour l’occasion. On retrouve le Boredoms de l’album et des E.P. de l’an dernier. Difficile de ne pas penser au motorik cher aux groupes de krautrock (« rock allemand des années 1970 », pour résumer), en particulier celui des groupes Can et Faust et NEU!, groupes les plus connus. Le deuxième morceau de l’album, ☆ (Star), est plus court mais plus énergique encore. Certaines percussions, bien dissimulées sous les autres, rappellent le rythme traditionnel donné par le taiko (太鼓), ou plus exactement le wadaiko (和太鼓), soit le tambour et le tambour japonais.

Le troisième morceau, ♥ (Heart), restera toujours mon favori, puisque c’est grâce à lui que j’ai découvert et que je me suis intéressé à Boredoms. On y trouve, rassemblés, tous les éléments constitutifs du style propre au groupe. L’album se poursuit tranquillement avec des percussions et une musique bruitiste toujours aussi novatrice. Cette fois, nous avons la chance de pouvoir la savourer le temps d’un album, avec une production musicale très soignée. Autre coup de cœur ; le sixième morceau, ◎ (Two Circles).

Après le cataclysme déclenché par Vision, Creation, Newsun, Boredoms ne fera paraître un nouvel album que 5 ans plus tard, en 2004. Intitulé Seadrum / House of Sun – du nom des deux pistes qui le compose – cet album continue à mobiliser les percussions, avec néanmoins l’arrivée triomphale d’un piano qui vient l’accompagner. Son jeu rappelle ce qui est appelé Spiritual Jazz (Jazz spirituel, dont j’ai dressé une liste d’albums sur SensCritique), mouvement dans lequel s’inscrivent, en figures de proue, Alice Coltrane et Pharoah Sanders. À bien des égards, cette première piste Seadrum s’apparente au morceau A Prayer For My Family de McCoy Tyner (1972). La seconde piste abandonne toute percussion ; elle y concentre tout l’aspect spirituel et méditatif du jazz suggérant sur la piste précédente. Le piano cède sa place à la cithare, parfois effleurée par quelques riffs de guitare bien choisis.

Extrait de 77 Boa Drum, The Movie, Jun Kawaguchi (2010, initialement paru en 2008)

Des percussions, toujours plus ! Au-delà des albums studio, Boredoms est un groupe dont l’expression artistique se matérialise par des évènements vivants, très vivants. Leur concert le plus marquant à eu lieu à l’Empire-Fulton Ferry State Park, à Brooklyn (New York). En effet, le 7 juillet 2007 à 7h07 de l’après-midi, 77 percussionnistes (74 + 3 membres de Boredoms) se sont rassemblés lors de ce concert. Ce concert, connu sous le nom de 77 Boa Drum, a donné lieu à la parution d’un album live puis d’une captation vidéo, dont un extrait est proposé ici. Cette idée de rassembler autant de percussionnistes fait penser aux travaux musicaux de Glenn Branca et de Rhys Chatham, par ailleurs proches de la scène No Wave de New York, dont les premiers albums de Sonic Youth – amis de Eye – y ont trouvé une source d’inspiration. Les deux compositeurs adoptent une démarche apparentée au totalisme, consistant à faire jouer un orchestre de guitares (exemple avec A Secret Rose for 100 Guitars de Chatham ; le mouvement Orgasm tiré de la Symphonie n°16 de Branca). Tant qu’on en parle, autant évoquer la première piste incroyable de la toute première sortie de Glenn Branca : Lesson no 1 (8 premières minutes).

Cette photographie n’est-elle pas incroyable ?

Sur le même principe, d’autres concerts se sont tenus, notamment 88 Boa Drum (88 percussionnistes) et 111 Boadrum (111 percussionnistes). À noter que les derniers E.P. en date, Super Roots 9 et Super Roots 10, sont respectivement sortis en 2008 et en 2009. On y décèle, en particulier sur le dernier EP et son morceau ANT10, une appétence plus vive pour les éléments électroniques. Enfin, concernant les projets solo des membres, Yoshimi P-W s’est rapprochée du groupe The Flaming Lips et fait partie de plusieurs groupes parallèles, en particulier OOIOO, qui connaît un certain succès. Elle parle de la place laissée à l’improvisation ainsi que l’essence des instruments utilisés et perçus dans une vidéo très intéressante. De son côté, EYE demeure discret, mais il faut toutefois citer son excellente mixtape Sky Size Sea (2010), montrant l’étendu des sources musicales qu’il connaît et qu’il est capable d’assembler.

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Alexandre Wa