Dòu Wéi – 窦唯 (#20)

Au crépuscule de sa vie artistique, Claude Monet peignait tranquillement Les Nymphéas, une série de plus de 200 tableaux impressionnistes. De 1914 à 1926, après avoir ébranlé l’histoire de l’art, il était donc tranquillement chez lui, assis sur sa notoriété tardivement admise, et s’attacha à immortaliser sous tous les angles les nénuphars de son jardin. Il est des artistes qui, après avoir secoué leur monde, prolongent leur aventure créative loin des médiums qui feront parler d’eux. C’est le cas de Dòu Wéi (窦唯), rockstar chinoise des années 1990 menant aujourd’hui une paisible et discrète aventure musicale à Pékin (Běijīng).

Si sa musique a su profiter d’un contexte favorable pour qu’une scène rock chinoise puisse émerger et qu’un public qui l’écoute puisse se constituer, j’aimerais également parler de la multitude d’albums parue dans les années 2010, sans grande médiatisation (encore moins en Europe qu’en Chine). Aujourd’hui, les médias chinois évoquent davantage sa vie personnelle que les albums géniaux qu’il fait paraître tous les mois. Certains internautes prennent même des photos de lui dans les transports en commun, sur son scooter ou au restaurant, tant ses fans restent nombreux face à ses rares apparitions médiatiques. Cette partie de sa vie étant peu pertinente vis-à-vis de sa démarche artistique, nous n’en dirons pas plus à ce sujet.

Néanmoins, certains éléments biographiques seront pertinent pour comprendre le cheminement musical qui anime son œuvre. Dòu Wéi est né le 14 octobre 1969 à Pékin. Son père est musicien, jouant de la flûte. Il apprend la guitare lorsqu’il est au lycée et écoute la musique produite dans le monde occidental. Avant de terminer le lycée, il intègre le Beijing Youth Music Ensemble. C’est ainsi qu’il entame une carrière musicale sans prétention à la fin des années 1980. Le groupe Black Panther (黑豹) voit le jour en 1987, dans lequel apparaît comme l’un des éléments importants, notamment après le départ de Dīng Wŭ. Chanteur jusqu’en 1991, le premier album du groupe connaît un certain succès en Chine et à Hong-Kong. On y trouve des éléments de hard rock standards, avec une production si soignée que l’album peut convenir à des oreilles abreuvée à la musique pop (certains titres m’évoquent Mötley Crüe). Toutefois, Dòu Wéi quitte le groupe en raisons de divergences musicales. Toujours en 1991, il fait partie de la formation éphémère Meng Yue dui (梦乐队 – « Groupe du rêve »), puis, l’année suivante, met fin à cette aventure en signant un contrat qui amorcera sa carrière solo.

En 1994 paraît son premier album solo, 黑夢 (« Rêve noir »). Cette fois-ci, Dòu Wéi s’éloigne du hard rock pour se rapprocher de la dub et du reggae, bien que la structure musicale demeure très attaché au rock, accompagnant toujours ses musiques par son chant apaisé, en mandarin. S’ensuit, l’année suivante, l’album 艷陽天 (« Journée ensoleillée »), dont la base musicale reste la même, mais s’enrichissant d’éléments électroniques et de passages instrumentaux plus allongés, proches de la dream pop, notamment dans le morceau 說不出的感覺 (« Sentiment indicible »). Certains clips vidéo ont été mis en ligne par le label qui a produit l’album, dont celui du morceau 窗外 (« Par la fenêtre ») :

Continuant son exploration musicale, Dòu Wéi sort un troisième album en 1998 山河水 (« Montagnes et rivières »). Le nom de l’album est donc en phase avec son contenu : les éléments ambient et électroniques sont encore plus prégnants, notamment à travers le troisième morceau 風景 (« Paysage »). La musique traditionnelle chinoise imprègne nettement cet album, elle vient enrichir une structure empruntant au mouvement contemporain du post-rock, que l’on trouve alors au Royaume-Uni et aux États-Unis. Cet album marque l’avènement d’un style propre à Dòu Wéi, celui qui m’a frappé d’emblée. De nombreuses personnes font le lien entre cet album et les premiers albums de post-rock, en particulier le groupe britannique Bark Psychosis et l’album Hex, paru en 1994 (Wang Yi). Cette formation, composée de jeunes britanniques, s’inspire elle-même du groupe compatriote Talk Talk qui, après avoir été l’égérie de la synth pop du label EMI, a laissé en héritage deux albums mêlant jazz, ambient et musique électronique épurée : Spirit of Eden (1988) et Laughing Stock (1991). C’est donc dans cet élan musical curieux – à comprendre au sens « érudit » – que Dòu Wéi a trouvé son inspiration.

À la fin de cette riche décennie, Dòu Wéi fait paraître, sous le nom du projet 竇唯·譯 « Dou Wei & E », l’album 幻聽 (« Des hallucinations auditives »). On retrouve le chemin empirique parcouru par le musicien à travers les différents styles rock mobilisés. Toutefois, l’album revient à une base rock beaucoup plus explicite. Le rôle de la guitare électrique y est crucial, rappelant le jeu de Johnny Marr dans les albums des Smiths. Étrangement, ce titre du groupe américain Hammock, paru quelques années après l’album de Dòu Wéi, semble s’inspirer des mêmes sonorités. Les morceaux 旺天下 (« Monde prospère ») et 豐收穫 (« Récolte ») montrent à quel point le groupe est capable de s’approprier des éléments musicaux produits quelques années auparavant pour créer leur propre forme de musique. Le son éthéré fait aussi écho à la formation britannique Cocteau Twins (Meisao – « Biography of Dou Wei ») ainsi qu’à la période Disintegration de The Cure.

Il faut remarquer le fait que l’exploration musicale de Dòu Wéi s’est également prolongée par le biais de la musicienne Faye Wong. En effet, il participa aux albums de cette icône de la musique pop-rock chinoise, étant crédité dès 1994 sur l’album de l’intéressée. Leur relation alla au-delà d’une simple collaboration musicale puisque Dòu Wéi et Faye Wong furent mariés de juin 1996 à mars 1999. De cette brève union naquit en 1997 Leah Dou, également musicienne. Le travail conséquent de Dòu Wéi et ses nombreuses collaborations ont fait de lui, à l’aube des années 2000, l’un des plus grands représentants du rock en Chine. Les années 2000 et 2010 marquent une prise de recul vis-à-vis de la scène artistique. En effet, il travaille toujours, mais son nom se fond dans des groupes, notamment de jazz avec 不一定 (« Indéfini »). Nombreuses sont les sources qui tentent de retrouver trace de cette période où la musique rock a pu irriguer certaines oreilles chinoises, avant que le pouvoir n’en vienne à vouloir interdire sa diffusion à la fin des années 1990. Au-delà des considérations musicales, le rock en Chine, surtout pékinois, a pu constituer une arme politique qui mérite d’être analysée. Pour ce faire, on peut notamment citer les travaux de Catherine Capdeville-Zeng, enseignante à l’Inalco, Lei Peng, Coraline Aim ou encore le carnet Hypothèses Scream4Life, lui-même issu d’un travail de recherche.

Dòu Wéi en studio (Source)

Après s’être nourri de (presque) tous les styles et genres musicaux, qu’ils soient occidentaux ou traditionnels chinois, Dòu Wéi a pris de temps de créer une musique volatile et improvisée, en s’entourant de nombreux musiciens. Discret dans la scène musicale, il vit et travaille toujours à Pékin et ne médiatise pas ses sorties. Depuis quelques, il fait paraître de nombreux albums, mêlant musique traditionnelle chinoise (Xiao, Guzheng) et ambient. Son père est parfois crédité sur ces sorties, jouant de la flûte. Il continue à parler ou chanter en chinois mandarin. Les paroles reprennent de nombreuses poésies traditionnelles chinoises. En 2016, il fait paraître, en CD, une compilation de morceaux enregistrés quelques années plus tôt, à l’occasion de l’équinoxe de printemps, qui fut reçue avec joie par les fans de la première heure (China.org.cn). Ce flot inopiné de sorties sont comme des cadeaux qui tombent chaque semaine depuis la fin de l’année 2020. En effet, si les albums datent des années 2010, ceux-ci font leur apparition sur la plateforme de streaming occidentale Spotify. Il existe même une playlist « This Is Dou Wei« , concoctée par la plateforme elle-même. Le répertoire est également disponible sur Apple Music, mais demeure indisponible sur Deezer. Il existe aussi des albums encore introuvables sur ces répertoires de streaming. Toutefois, des internautes mettent régulièrement en ligne quelques raretés sur YouTube, en particulier l’album 定 佐罗在中国 (« Zorro est en Chine »), enregistré en 2007 avec son groupe 不一定 (« Indéfini »).

Pourtant, ces albums sont enregistrés sous le nom de 不一样 (Bù yīyàng, « Pas le même »), collectif dont Dòu Wéi est la pièce maitresse. Il est difficile de quantifier et d’inventorier en détail toutes ces sorties, même si Discogs semble proposer un catalogue presque exhaustif au sujet de ces albums. Dòu Wéi y retrouve ses premiers amours : des passages acoustiques exécutés avec des instruments traditionnels chinois, mêlés à des éléments électroniques ambient. Un timbre lo-fi est parfois intégré aux chants méditatifs accompagnants la composition, renforçant l’impression d’écouter un disque vinyle où les imperfections renforcent la singularité de l’écoute. D’ailleurs, certains titres rappellent – encore plus nettement ici que dans les albums précédents de Dòu Wéi — les deux derniers albums de Talk Talk. L’intro de 蟾宮曲·別友 (Chángōng qū·bié yǒu) ressemble beaucoup à celle de Runeii, dernier morceau du dernier album de Talk Talk, tandis que sur 臨江仙 (Línjiāng xiān), la trompette rappelle Myrrhman, premier morceau du même album (lui-même inspiré du jeu de Miles Davis, à bien des égards).

Puisqu’il est difficile de proposer un condensé qui pourrait résumer le talent et la virtuosité de Dòu Wéi et son groupe 不一样, je propose, au bas de cette page, une playlist rassemblant mes coups de cœur issus du répertoire du musicien. Celle-ci est forte utile puisque, diffusée en fond, elle aide à la concentration et installe une ambiance détendue et calme. Puisqu’il y a déjà 78 titres dans cette playlist, voici une liste de mes 7 morceaux préférés, accompagnés de leurs liens Spotify :

Aujourd’hui, comme évoqué au début de cet article, Dòu Wéi est un artiste musical culte en Chine, en tout cas à Pékin, ville où tout s’est déroulé : sa vie et l’émergence d’une scène rock chinoise. Son effacement médiatique, volontaire, frustre ses fans à tel point que certains n’hésitent pas à le photographier lors de ses déplacements dans la capitale chinoise. Cette chasse à l’image, dont certains journaux sont également friands, ne risque pas d’inciter l’intéressé à se montrer à nouveau dans les médias. Pour éviter de partager ces images volées, je poste ici une image qui ne le représente pas, qui ne vient ni de Chine ni de la même époque, mais qui correspond à ce que j’imagine : Dòu Wéi qui se restaure entre deux sessions d’enregistrement.

Utagawa Hiroshige (1797-1858), Mariko, The Selling of the Local Yam Soup Specialty at the Station, no. 21, colour woodcut on Japan paper, 36 cm x 23 cm, Van Gogh Museum, Amsterdam (detail)

J’espère sincèrement qu’un talent comme celui de Dòu Wéi sera fera entendre et écouter au-delà des frontières chinoises. Après avoir expérimenté de nombreux styles et genres, le musicien semble avoir atteint d’un certain degré de maturité artistique avec son groupe. Ces sonorités hybrides empruntant à la fois à la tradition chinoise et la tradition classique européenne montre l’étendue de ses influences qui, assemblées, deviennent des pièces musicales uniques.

[Article toujours en cours d'édition]

Alexandre Wa.