Grant Lee Buffalo (#67)

Comme d’autres articles musicaux publiés ici, j’aime, parfois, n’écrire que sur un album en particulier. Cela faisait un moment que je voulais écrire sur celui-ci. Il a une histoire riche et, à titre personnel, il m’évoque plusieurs souvenirs ; de sa découverte à sa redécouverte. C’est parti !

Fuzzy est le premier album studio de Grant Lee Buffalo, sorti le 23 février 1993 sous le label Slash Records. Le groupe, originaire de Los Angeles, est composé de Grant-Lee Phillips (chant, guitares), Paul Kimble (basse, piano) et Joey Peters (batterie).

Pour donner davantage de contexte, l’album est porté par le single éponyme « Fuzzy », qui a connu un succès notable, notamment en France et aux Pays-Bas. Le groupe a su se démarquer en mélangeant folk, rock alternatif, country et même des touches de jazz, avec une guitare 12 cordes très caractéristique et une voix puissante et expressive de Phillips, douée d’une large tessiture et d’une justesse implacable. Le son de cette album est emprunt de mélancolie douce et d’apreté grunge, dosés à la perfection.

Ce que j’aime, c’est quand la guitare acoustique, folk voire country, parle la même langue à la guitare électrique. Il y a une alchimie pure entre les deux.

1993, l’année de ma naissance. Pourtant, j’ai dû découvrir cet album assez tard. L’album était sorti en fin d’année ; moi, pas encore. Selon Last.fm, j’ai découvert Grant-Lee Buffalo et cet album en juin 2014. J’avais tout de suite apprécié.

Il y avait une ambiance qui rappelle, de manière plus lointaine, l’imaginaire des westerns, je ne sais pas comment expliquer. Le son chaud du piano, des percussions, ou encore des cymballettes qui raisonnent, en particulier sur le premier morceau The Shining Hour .

D’ailleurs, c’est en écoutant ce morceau qu’on sait si ça passe ou ça casse avec ce groupe. J’ai écouté deux versions de l’album, sans vraiment faire exprès. En 2019, j’étais à Paris, fraichement diplômé, mais j’effectuais mon stage de fin d’études dans le 13e arrondissement. Avec mon traitement de stagiaire, indécent car insuffisant pour payer mon loyer, je m’étais tout de même permis, en grand bourgeois, d’acheter un vinyle. J’avais réécouté Fuzzy à ce moment-là, et je commençais à collectionner quelques vinyles. Sur le site de la Fnac, je vois qu’une réédition MusicOnVinyl de 2014 était en stock à Italie 2, le Centre commercial du 13e, dans lequel il y eut jâdis une Fnac. Sur la pause du midi, je suis donc allé à Italie 2, ce n’était pas trop mon genre d’aller dans ce genre d’endroit, mais il le fallait bien. Dans les rayonnages, j’ai effectivement trouvé ce disque. J’étais encore plus satisfait de voir qu’il était pourvu d’une pastille rouge, indiquant qu’il était soldé à moitié prix. La bonne affaire !

J’étais donc très content, pour un mois d’août à travailler à Paris, il y avait des petites victoires qui mettent du baume au cœur. Cette victoire en fait partie. On s’accroche à ce qu’on peut, mais payer un peu moins de 10 euros un tel album, c’est comme si c’était un cadeau, même pour un stagiaire !

Mais le vrai cadeau n’est pas là, il est dans les sillons. En effet, une fois rentrée, j’ouvre la pochette et joue le disque sur une platine. Dès le début, j’ai été interloqué par le premier morceau The Shining Hour. Sur cette version vinyle, il y a un rab de presque deux minutes. Je me souviens encore de ma stupeur quand j’ai appris qu’il existait une version studio « alternative ». Rien de bien incroyable pour les non initiés, mais je me suis dit que c’était une version que peu de gens écoutent, alors que cette version, plutôt que celle qui a été le plus commercialisée, mériterait davantage de figurer dans le catalogue des grandes plateformes de streaming. D’ailleurs le clip vidéo officiel propose encore une autre version studio, que j’apprécie moins par rapport à celle sur vinyle.

4 versions de l’album Grant Lee Buffalo (1993)

Jupiter And Teardrop ne change pas. Le rythme et le piano qui accompagne les ruptures donnent un habillage musical proche du blues. A la même année, le groupe The Gun Club sortait son dernier album, lui qui avait sorti son premier 12 ans plus tôt, Fire Of Love (1981), qui contenait l’incroyable Preaching the Blues, l’un de mes morceaux préférés. J’entends une influence dans la musique de Grant Lee Buffalo, ce blues-punk typique des Etats-Unis et de leur scène alternative. On le retrouve aussi, d’une certaine manière, dans la musique de M. Ward (cela fait plusieurs mois que je réécoute Chinese Translation au moins une fois par semaine, une boucle comme les paroles du morceau).

En revanche, sur le troisième morceau, Fuzzy, celui qui donne son nom à l’album, on entend dès le début que Grant-Lee Phillips chante différemment. C’est surtout le final de la chanson qui comporte une dimension différente. Au total, un peu moins d’une minute dans cette version alternative. En écrivant cet article, j’ai longuement consulté les versions live de Fuzzy. Elles sont nombreuses. Il y a d’abord eu le clip vidéo officiel, puis un live à Canal+, puis un live à France 2, puis un live à la télé britannique, puis un live à Glastonbury puis enfin un live on 2 Meter Sessions.

Stars ‘N’ Stripes est sans doute l’un de mes morceaux préférés de l’album, les paroles répétées, la gradation, la guitare et, surtout, la fin onirique.

Dixie Drug Store est un morceau festif, peut-être le moins triste de l’album, toujours avec cet atmoshère de saloon dans un vieux western. Ça me rappelle un peu l’ambiance de l’album de The Band.

L’élan de America Snoring donne la pêche. Pourtant, le morceau, dont le titre est sans doute un pied de nez au poème I Hear America Singing de Walt Whitman (1860), comporte des paroles critique de la société américaine de 1993, comme un ricochet du désenchantement de Springsteen. C’est le morceau le plus accrocheur après Fuzzy – le tube – dont le clip vidéo transpire l’esthétique rock désenchantée des années 1990.

Grace, le 10e et avant-dernier morceau, met en avant une guitare-tronçonneuse pendant presque l’ensemble des 6 minutes, mouvement le plus long de l’album. C’est sans doute le morceau le plus grunge, on touche de peu le Nirvana, qui sortait, la même année, son dernier album In Utero.

Le dernier morceau, You Just Have to Be Crazy, permet de terminer l’écoute en douceur. La structure de cet album, le premier du groupe, en plus, est plus que réussi.

Malgré le succès critique, le groupe n’a jamais atteint une notoriété massive. Il est redécouvert au fil des années, comme j’ai pu le redécouvrir en 2014 et l’apprécier au point de le compter dans mon panthéon musical. Si on refait le film, on se rend compte que certains groupes des années 1990-2000 ont dû croiser Grant Lee Buffalo ou considérer cette formation comme une influence. Par exemple, avant même la sortie de Fuzzy, le groupe Slint sortait, deux ans plus tôt, Spiderland : album fondateur et sans doute héritier de cette esthétique alternative, américaine, avec des riffs de guitare bien choisis. Dans la formation qui a succédé à Slint, The For Carnation, il y a un morceau, Emp. Man’s Blues (2000), je ne peux pas m’empêcher de voir Fuzzy comme un lointain cousin de ces sonorités. Ou alors, peut-être que j’avais envie de parler de ce morceau aussi.

En tout cas, il me semblait essentiel d’écrire un petite quelque chose sur Fuzzy, tant cet album, qui n’est pourtant pas le plus expérimental du monde – et il ne saurait en avoir une quelconque prétention – figure dans mon panthéon musical.


Alexandre Wauthier