Gui Émile Wauthier (#64)

Introduction

Je me souviens, quand j’étais petit. Ça devait être au collège, c’était en cours d’histoire. C’était l’année où on étudiait pour la première fois la Seconde Guerre mondiale. Je me souviens du manuel dans lequel se trouvaient des images, des photographies, marquantes dans l’histoire du conflit. Je tournais les pages et je voyais des choses difficiles à regarder. Pourtant, j’avais le droit. Comme le dictionnaire de la médecine que ma grand-mère avait chez elle, pour je ne sais quelle raison. Dans ce même cours, mais sans doute un autre jour, le professeur nous demandait si nous savions ce qu’était la Résistance. Il a aussi demandé à ceux qui avaient des résistants dans la famille de lever la main. Pour une fois, j’ai levé la main avec fierté. Je ne savais pas trop ce que ça voulait dire, mais mon père m’a toujours rappelé que son propre père avait eu un passé de résistant. Une fois par an, chaque 8 mai, mon père allait commémorer la mémoire de son père à Sedan, lors d’une cérémonie où son nom était cité. Avant lui, parce que son nom, qui est le mien, arrive à la fin de l’alphabet, j’entendais d’innombrables « Mort en déportation ». Je me demandais comment le militaire qui citait tous ces noms faisait pour ne pas les écorcher ni bégayer. Peut-être devait-il répéter la veille, plusieurs fois, qui sait. Ce qui me revient, aussi, c’est d’avoir eu 17 ans et de m’être dit qu’au même âge, mon grand-père avait appris à manipuler un fusil et s’était engagé pour libérer un pays qui ne lui avait pas encore donné les droits de sa nationalité.

À l’époque, l’histoire était une matière qui ne m’intéressait pas plus que ça. L’intérêt pour l’histoire a mis du temps à arriver. En revanche, l’intérêt pour la Seconde Guerre mondiale n’est jamais véritablement arrivé. Trop de morts, trop d’horreurs, trop d’échecs des sociétés humaines. C’est difficile de se plonger dans une période aussi internationalement malheureuse. Pourtant, quand j’ai su que l’histoire était une matière faite pour moi, j’ai étudié la Première Guerre mondiale. La seule différence, c’est qu’avant la Première Guerre mondiale, il n’y en avait pas eu, de guerre mondiale. Sur le front occidental, 4 ans de guerre continue, avec autant de soldats et de civils mobilisés, meurtris, c’était inédit. Puis, l’histoire, me disait un ami, c’est comme la philosophie : si on est ouvert et tolérant vis-à-vis du non académique, on admet facilement que n’importe qui peut faire de l’histoire, ou de la philosophie. Ce sont, sans doute, les deux seules sciences aussi perméables à un public non spécialiste. On peut même faire de l’histoire de la philosophie ou de la philosophie de l’histoire, le dimanche, dans son jardin.

J’ai choisi de faire de l’histoire, sur ce blog, depuis quelques années. Je choisis aujourd’hui d’écrire l’article le plus personnel qui soit : celui de parler de mon grand-père paternel, au passé de résistant. Depuis que j’ai un ordinateur, j’ai toujours collecté et stocké quelque part les éléments qui le concernent trouvés sur Internet et, parfois, dans les livres. Je pense avoir suffisamment d’éléments pour lui rendre hommage à travers ce travail de synthèse qui, comme d’habitude ici, comportera son lot de subjectivité rendant la lecture plus vivante.

Gui Émile Wauthier, mon grand-père, dans sa jeunesse (date inconnue, sans doute dans l’immédiat d’après-guerre).

Ce sont mes deux tantes qui ont rassemblé les archives de mon grand-père, dans un carton sur lequel était écrit « Pour Alexandre ». Avant elle, c’était leur mère qui s’occupait majoritairement des papiers administratifs, y compris ceux qui ne concernaient exclusivement que les activités de son mari. Finalement, ces papiers seront bien utiles. Dans ce carton, il y a aussi les décorations de mon grand-père : Légion d’honneur, Croix de guerre, médaille de la Résistance. J’avais demandé à mon père de les encadrer pour les accrocher dans ma chambre. Non pas que je sois un fanatique d’histoire militaire, mais il me semblait bon de faire honneur à cet ancêtre dont peu de familles trouveraient ces décorations – dans les deux sens du terme – dans leurs greniers.

En 2020, pendant la première période de confinement, j’étais à Paris. Je vivais mal d’être cloîtré dans un appartement. Je cherchais à la fois à m’échapper de cet isolement spatial et à trouver une activité intéressante. C’était donc un contexte propice à la généalogie. Maintenant, je comprends l’intérêt de certains et certaines pour cette discipline, demandant curiosité, patience et rigueur. Au bout des deux mois de confinement, j’ai pu remonter jusqu’à 5 générations sur chaque branche. Ce qui est drôle, c’est que les arbres généalogiques de mes parents me ramènent tous les deux en Belgique. D’ailleurs, je profite de cet article pour remercier l’association de généalogie Wallonia, qui fait un travail exceptionnel d’inventaire, ce qui m’a permis de reconstituer mon arbre belge de manière très efficace.

Un Belge à Sedan

Gui Émile Louis est né le 17 février 1925 à 14 h 30, à Sedan, dans les Ardennes. Son prénom est bien orthographié « Gui », dans son acte de naissance et dans une table décennale (page 64). Ses parents sont Émile Joseph Wauthier, né à Suxy (Belgique) le 21 décembre 1886, débitant de boissons, et Célina Eugénie Anna Beff, née à Izel (Belgique) le 13 septembre 1897, sans profession, tous deux domiciliés à Sedan, à la même adresse. Émile père et Célina étaient tous les deux originaires de localités très proches de la frontière française, aujourd’hui intégrées à la commune de Chiny. Ils étaient déjà commerçants en Belgique. Les aïeux du couple étaient tous originaires de la province du Luxembourg ; nombreux sont ceux qui exerçaient la profession de journalier, cultivateur ou manouvrier. Émile père avait été décoré de la Croix de Guerre.

Papier de courrier utilisé par le couple Wauthier-Beff, 1945

Le numéro 21 de l’avenue du Général Margueritte, à Sedan, n’est pas seulement le lieu de naissance de mon grand-père, il s’agit aussi du lieu de travail de ses parents. C’est même le lieu de mémoire de la famille, puisqu’à cette adresse, on trouve le café-restaurant Au point du jour, comme le montre le papier ci-dessus, édité 20 ans plus tard. Je dispose d’assez peu d’informations sur la jeunesse de mon grand-père à Sedan. Je déduis qu’il est né belge, car de parents belges. Sedan est une commune à l’histoire très riche. Pour des étrangers de si peu de kilomètres, la vie a sans doute dû être paisible, plus paisible que d’autres minorités qui ont trouvé refuge dans cette ville. En effet, je suis toujours admiratif de voir que Sedan, par son statut passé de principauté, ait pu être autant une terre de refuge à travers l’histoire. Dans l’histoire moderne, après la fondation du célèbre Château de Sedan par Evrard II de La Marck au début du XVe siècle, un autre prince de Sedan, Henri-Robert de La Marck, converti au protestantisme, fait de la principauté une terre d’asile. Ce marquage de tolérance permit à l’Académie de Sedan de se constituer, au tournant du XVIIe siècle, sous l’égide du prince Henri de La Tour d’Auvergne. Entre le royaume de France et le Saint-Empire romain germanique, cette petite principauté sedanaise a montré qu’elle était en mesure de constituer une élite culturelle, non seulement en théologie, mais aussi en sciences.

Bon, j’essaie de faire rentrer, au forceps, la petite histoire dans la grande, mais l’époque contemporaine a aussi montré que Sedan avait accueilli de nombreux juifs d’Alsace-Moselle, refusant de devenir citoyens allemands après la chute de l’empire et, justement, la Défaite de Sedan, en septembre 1870. Une communauté juive existait déjà dans la principauté dès le Moyen âge, mais les Alsaciens et Mosellans qui grandirent ses rangs virent en nombre, apportant leurs savoir-faire dans différents corps de métiers. C’est pour cette raison que la ville finança la construction d’une synagogue, achevée en 1878. Ce cosmopolitisme a son importance. Mon père, qui aujourd’hui a une aversion pour les religions, me disait que le dimanche à Sedan était consacré à une triple procession à l’église, au temple et à la synagogue. Au vu du sujet de l’article, je risque de surinterpréter et de me projeter, mais cela me semble normal.

En tout cas, si l’on en revient à Gui Émile Wauthier, j’ai l’intuition que cet environnement sedanais l’a construit en temps que jeune homme, étranger certes, mais dans une ville qui a su de montrer jadis accueillante, malgré la discrimination des Belges et des Italiens en France au début du XXe siècle. Mon grand-père, fils de commerçants, a dû aider ses parents durant son enfance. Lorsqu’il naît, il a un grand frère André, né le 11 novembre 1920. Viendront ensuite dans sa fratrie Robert (1928), Marie-Thérèse (1932) et Maurice (1934). Selon un document des archives familiales, c’est le 17 mai 1923 que le couple Wauthier-Beff (Émile signe avec les deux noms) s’installer légalement à Sedan avec leur premier fils. Au moment où la Seconde Guerre mondiale éclate, le département des Ardennes est aux premières loges. En effet, de terribles combats eurent lieu lors du conflit franco-prussien, auxquels s’ajoutent l’invasion, l’occupation, le pillage à grande échelle lors de la Première Guerre mondiale. Ainsi, à la fin de la Drôle de guerre, du 10 au 15 mai 1940, le département des Ardennes vit tous ses habitants contraints au départ et rejoindre les départements de la Vendée, et des Deux-Sèvres pour les arrondissements de Sedan, Rethel et Vouziers. Comme le rappelle la base du Maitron, sur la fiche biographique « La grande majorité ne put regagner son domicile après la signature de l’Armistice du 22 juin 1940, car la plus grande partie du département des Ardennes fut alors déclarée par l’Allemagne zone interdite » (Maitron, Fiche Serge ROGER).

Un Sedanais dans les Deux-Sèvres

Alors âgé de 15 ans, Gui Émile, surnommé « Mimile » par sa famille, se retrouve à Coulonges-sur-L’Autize, dans les Deux-Sèvres. J’ignore comment s’est déroulé ce périple, car les archives familiales sont malheureusement peu bavardes sur le sujet. J’aurais également été curieux de connaître un peu mieux la crainte du couple Wauthier-Beff lorsqu’ils durent abandonner leur café à la hâte. À Coulonges, les Wauthier retrouvent d’autres familles ardennaises, soumis, comme eux, à l’exode. Mimile est commis boucher auprès de René Neau, rue de Parthenay. Dans les Deux-Sèvres, Mimile retrouve l’un de ses amis d’enfance, Serge Roger. Né, comme lui, à Sedan, il a alors 2 ans de plus, étant né le 15 août 1923. Difficile de savoir de quoi était fait le quotidien des deux adolescents lors de cette période troublée. Toutefois, Mimile et Serge vont bientôt accomplir de grandes choses, en dépit de leurs jeunes âges.

Lorsque je poste cet article, je célèbre les 101 ans de la naissance de mon grand-père. Faute de temps, je n’ai pas pu le rédiger plus tôt. Néanmoins, j’ai pu prendre le temps de rassembler diverses sources. À cette occasion, j’ai trouvé quelques éléments sur Serge Roger, qui m’ont aidé à retracer le parcours de mon grand-père. Ainsi, l’an dernier, je trouve un post LinkedIn d’Alexandre Roger, petit neveu de Serge, avec qui j’entre immédiatement en contact. Je tiens à le remercier, car quelques lignes sont écrites ici en paraphrasant les éléments qu’il a trouvés et synthétisés dans ce post, publié en 2023 à l’occasion de la journée nationale du souvenir de la déportation et du centenaire de la naissance de son grand-oncle.

Il se passe 4 années entre l’arrivée des familles Wauthier et Roger à Coulongues, commune de 2000 âmes, et l’engagement de Mimile et Serge dans le conflit. En effet, c’est durant l’été 1944 que les deux jeunes adultes, âgés de 19 et 20 ans, rejoignent un maquis de l’est de la Vienne. Mimile est intégré, avec Serge, dans les Forces françaises de l’intérieur (F.F.I.) dès le 9 juin 1944 d’après son fichier militaire établi après guerre. Selon le Maitron, les deux hommes ont intégré le maquis plus tard, le 31 juillet. Au début du mois d’août, après que les Alliés eurent percé en Normandie, la perspective de la Libération se précisa dans l’ouest de la France. Les maquis virent leurs effectifs croître rapidement (Maitron, fiche Le Vigeant). Parmi les 52 maquis ayant participé à la libération du département de la Vienne, on trouve le groupe « Le Chouan », dans lequel Mimile et Serge ont été enrôlés. Ce groupe s’est constitué en 1943, en partie avec des réfractaires au STO dans le département de la Vienne. Surtout actif à partir du printemps 1944, il participe aux combats de la Libération (CRRL). Nombreux furent les maquis pourvus de jeunes hommes engagés dans la Résistance à la hâte.

Comme le rappelle le Maitron, « La présence de ces maquis constituait pour l’État-major allemand une menace sur la sécurité des voies de communication vers l’est de Poitiers en direction de Limoges, mais aussi de l’Indre (Le Blanc) et du Centre. Une série d’opérations de répression des maquis de l’est de la Vienne fut donc lancée par l’État-major allemand, la première le 25 juillet ». Mimile et Serge connaissaient donc les risques d’un tel engagement et ont probablement eu vent, directement ou indirectement du devenir de Résistants depuis leur exode en 1940.

C’est dans ce contexte tendu que, le 4 août 1994, commença une nouvelle opération de répression avec l’arrivée à Lussac-les-Châteaux, à une centaine de kilomètres des communes d’accueil de Mimile et Serge. En provenance de Poitiers, l’escadron de reconnaissance allemand 2058, arriva à Lussac. Celui-ci fut rejoint, le lendemain, par une colonne de répression (Section rapide 608 et Feldgendarmerie Trupp B motorisée 687) venant du sud, partie de Charente le 3 août et ayant dans la journée du 4 août procédé à des séries d’exactions, d’exécutions sommaires et de massacres dans le département de la Vienne. Le 5 août, plusieurs unités allemandes convergèrent vers Lussac, mais les maquis locaux parvinrent à s’extirper de cet encerclement par des combats nourris. Un rapport allemand rédigé le 6 août 1944 par le commandant de l’une des unités, la Feldgendarmerie Trupp B 687 précise : « la forêt de Lussac a été ensuite visitée, mais celle-ci était occupée par de faibles groupes terroristes qui ont réussi à s’enfuir. L’escadron de reconnaissance a pu faire des morts à l’ennemi et faire six prisonniers ». C’est à ce moment que la Résistance perd la trace de Mimile et Serge ».

Heureusement, une source de premier ordre m’a été très utile pour retracer le parcours de mon grand-père : l’ouvrage portant sur le Groupement Le Chouan, avec pour sous-titre Maquis Est et Nord-est de la Vienne, écrit par Christian Richard, archéologue et historien de la Vienne. Paru en 2015, ce livre est une synthèse des activités de Résistance du groupe « Le Chouan ». Je me souviens que Monsieur Richard, que je remercie et que je m’apprête à abondamment citer, avait contacté mon père afin de savoir si notre famille disposait d’informations issues des archives privées. Malheureusement, ces archives privées existaient, mais n’étaient pas encore en notre possession. Elles se trouvaient à Bordeaux, chez ma grande tante, unique sœur de Mimile.

Le lieutenant Ancelin, également connu sous le pseudonyme « Latour », avait rédigé un long rapport pour établir ce qui s’était passé le 5 août 1944. 7 maquisards sont en place : Serge Roger (mitraillette), Émile Wauthier (fusil), Paul Talbot (mitraillette), Daniel Fradin (fusil mitrailleur), Jean Rousseau (fusil), Claude Moussaud (fusil) et Boucher (fusil). Malheureusement, la position au niveau du pont de Lussac ne tient pas. Une importante attaque allemande est menée par l’encerclement de la forêt de Lussac. Plusieurs colonnes viennent du sud sur les 2 rives, de
l’ouest par la route Poitiers ‑ Limoges. Forcés de se replier, les 7 maquisards, pris au piège, sont alors portés disparus. Ancelin put se replier, laissant ses armes derrière lui. Raoul Larcher, qui commandait une partie de la section, fut blessé mais réussit à s’échapper en se cachant. Après guerre, Larcher confirma l’engagement de Mimile en tant que résistant. Son dossier, conservé au service historique de la défense (SHD), fait mention de « transport d’armes et ravitaillement », mais aussi de sabotage de voies ferrées » et de « pilonnes électroniques » (GP 16P 601421).

Où est le résistant « Mimile » ?

Christian Richard s’est longuement attardé sur les cas d’Émile et Serge. Quelques pages sont consacrées à leur disparition après cette bataille à Lussac. L’historien évoque les pistes brouillées lors de leur capture et a souhaité lever le voile sur le sort des jeunes résistants. Émile Wauthier est bien cité dans le rapport d’Ancelin mentionné plus haut (5 août), puis par un rapport du groupe « Le Chouan » (26 septembre 1944). Mimile était en chemise, portait un blouson bleu ainsi qu’une culotte courte en treillis bleu. Quelques semaines plus tard, le 4 octobre, le colonel Michel, commandant militaire de la Vienne, attribue une citation commune au « Volontaire Vauthiers » et au « Volontaire Serge », les mis à mort par l’ennemi à Chauvigny après avoir été torturés. Le 16 octobre, le groupe « Le Chouan » adresse à « Madame Serge » et à « M. Vauthier » une lettre déclarant que leurs fils respectifs sont morts au combat. Les courriers retournent à l’envoyeur. Du fait de la guerre, certaines informations sont erronées, notamment l’orthographe des noms, mais qu’en est-il des corps retrouvés ?

Coupure de presse, 1944

Le 2 octobre, le Capitaine Lucien, chef du Service social militaire F.F.I., écrit au « Chouan » pour signaler que, après lecture du rapport du 26 septembre, il a été fait mention que les corps des deux volontaires avaient été retrouvés « affreusement mutilés et inhumé à Chauvigny ». Le Capitaine Lucien précise que les parents de Mimile se sont rendus dans cette localité, mais n’ont pas trouvé le corps de leur fils ni celui de Serge. C’est en lisant ces courriers que j’imagine la détresse dans laquelle devaient se trouver mes arrière-grands-parents ! Une réponse à cette demande du 2 octobre fut formulée le 31 du même mois, émanant du lieutenant Pierre Glévarec, adjoint du « Chouan ». Au sujet des volontaires Wauthier et Roger, il délivre les éléments suivants :

Nous avons pas retrouvé nous-mêmes les corps de ces deux volontaires ; nous avons su par un journal du mois de septembre que 2 corps avaient été retrouvés entre Chauvigny et Lussac affreusement mutilés et qu’ils avaient été inhumés aussitôt. Ces volontaires avaient des papiers sur eux aux noms de Wauthier Émile et Serge Roger.
Je vous ai communiqué les renseignements du 26.9.44 d’après le journal précité. Si cela est faux, nous gardons l’espoir qu’ils ont conservé la vie car leurs autres camardes prisonniers ont été vus à l’embarquement d’un train en partance pour l’Allemagne à la fin août, ou alors ils ont été inhumés dans un autre pays ».

Le doute plane et, même si Pierre Glévarec continue ses recherches, la presse s’en est mêlée. Le journal dont il est fait mention a publié un texte, présenté ci-dessus, qui a dû glacer le sang des familles. J’ai d’ailleurs retrouvé cette coupure de presse dans les archives familiales, sans doute collectée par mes arrières-grand-parents. Le 29 octobre 1944, Raoul Larcher écrit au Capitaine du groupe « Le Chouan » surnommé Pornic, un récit des évènements du 5 août : « Par cette missive je viens vous demander des nouvelles, plutôt des renseignements sur les soldats Roger Serge et Émile Wauthier. Ses [sic] deux camarades sont arrivés comme moi, dans mon groupe que j’avais organisé depuis 2 ans à Coulonges, le 1 août, et disparu le 5 août dans les bagarres de Lussac-les-Châteaux, le jour même où je fus blessé.

Copie dactylographiée d’un courrier envoyé par le lieutenant-colonel Gilles à la « famille Besnard-Wauthier », 23 octobre 1944. On trouve également ce courrier, au contenu similaire.

Or depuis cette date nous n’avons jamais eu de leurs nouvelles. Nous les avons donc considérés comme prisonniers des « boches » et comme nous le savons torturés et fusillés par ces bandits. Donc aujourd’hui la famille d’Émile Wauthier m’écrit pour en avoir des nouvelles. Je ne sais donc pas quoi leur répondre de bien affirmatif, craignant de dire des blagues, en plus ils ont écrit au commandant Gilles qui leur répond le texte suivant : « nous vous informons que Roger Serge et Émile Wauthier sont toujours au groupe « Le Chouan » en Vendée et sont en bonne santé ». Et pourtant, mon capitaine, depuis Lussac jusqu’au 23 septembre, date où je vous ai quitté à Coussay, nous ne les avons jamais revu. Souhaitant de tout cœur qu’ils reviennent avec nous […] ». Mimile est le neveu de Monsieur et Madame Besnard, également réfugié à Coulonges.

Selon Christian Richard, la réponse aux familles Wauthier et Roger par le lieutenant-colonel Ferron fut donc donnée à la suite d’une information orale que le « Chouan » donna, le 6 ou 7 septembre 1944, lors de son court passage à Châtellerault. Il n’avait peut-être pas à l’esprit la section du lieutenant Ancelin, arrivé à Lussac le 2 août 1944. Pourtant, cette section et son chef furent jugés suffisamment aguerris ou formés pour occuper le poste du pont de Lussac-Mazerolles. Mais aussi, la question interne de Gilles : « vos pertes ? » a pu être interprétée par le Chouan : « vos morts? », et dans ce cas il est logique que la réponse du Chouan fût négative. Le groupe Le Chouan n’eut en effet aucun mort le 5 août dans les combats de Lussac. Entre-temps, le 1er décembre, fut envoyée de Coulonges-sur-l’Autize (Deux-Sèvres), une nouvelle lettre au sujet d’Émile Wauthier :

[…] Étant des amis très intimes de la famille Wauthier, réfugiés en 40 chez nous à Coulonges, laissant leur fils Émile à Coulonges de peur qu’il parte en Allemagne. Le 31 juillet il partait comme volontaire dans le groupement Le Chouan, et depuis jamais de nouvelles de lui. Des jeunes gens du même groupe, venant en permission à Coulonges, rapportèrent la terrible nouvelle qu’Émile Wauthier et Serge Roger natifs tous deux de Sedan et résidant à Coulonges depuis 1940, étaient morts massacrés à Chauvigny (Vienne) le 5 août 44. Depuis, leurs parents ayant appris cette mauvaise nouvelle, malgré les grandes difficultés de transport, sont venus à Coulonges, et se sont rendus sur les lieux. Ils se sont adressés à l’État-Major de Poitiers et ont trouvé le décès de deux jeunes gens, enterrés à Chauvigny. De là ils se sont rendus à la mairie de Chauvigny. Le maire leur donna une réponse assez favorable. Les parents sont repartis avec un peu d’espoir. Dans l’intervalle, vous avez eu la bonté de répondre au renseignement demandé par M. Besnard, disant qu’ils étaient tous les deux en bonne santé, combattant en Vendée. M. Besnard a transmis cette nouvelle à la famille. Alors voyez d’ici la joie des parents, et depuis jamais rien. Ils attendent toujours des nouvelles leur fils qui jusqu’à maintenant ne sont jamais parvenues.
Hier, on recevait à la mairie de Coulonges le décès officiel. Pourriez-vous éclaircir, cher monsieur, ce mystère qui plane depuis 4 mois. Nous vous saurions infiniment reconnaissant si vous pouviez nous fournir des précisions. Nous ne savons que croire. Est-ce qu’il faut accepter le décès ou garder espoir d’après votre lettre ? S’ils sont morts, à quel endroit seraient-ils enterrés ? Et comment ? Où ? S’ils sont restés combattants d’après votre lettre, vous seriez très aimables de bien vouloir nous donner leur adresse exacte, d’Émile Wauthier et Serge Roger pour que les parents puissent se mettre en rapport avec eux. S’ils sont en vie, ne pourriez-vous pas les toucher et leur faire savoir dans quelle inquiétude se trouvent leurs familles […]

Ce courrier, transcrit par Christian Richard et dont la signature est illisible, confirme qu’Émile Wauthier et son camarade étaient des évacués. Un autre courrier, trouvé dans les archives familiales, maintient cette version, selon laquelle les 2 résistants sont en bonne santé. Il est adressé à Monsieur Bernard et émane de Gaston Philippe, caporal au bureau du commandant Maurice, caserne Logerot, à Poitiers (voir recto et verso). Dans le même temps, j’ai trouvé un courrier rédigé par le Lieutenant Cadillac et adressé au maire de Coulonges le 27 novembre 1944, qui souhaite connaître les circonstances de la mort d’un nommé Wauthier, tué à Chauvigny le 5 août 1944. Cadillac est catégorique, le résistant Wauthier est mort (document original).

Richard cite enfin un dernier courrier, non daté, mais qu’il situe entre le 10 et le 20 décembre 1944 : Pierre Glévarec accuse réception d’une lettre du 7 décembre 1944 à « M. Wauthier à Sedan » au sujet de son fils. Glévarec confirme qu’il est à « la recherche depuis deux mois du journal qui a fait paraître un article à son sujet ». Il s’agit de l’image figurant ci-dessus, à droite. Je n’ai pas encore identifié le nom du journal, sans doute un quotidien de la Vienne. Dans l’édition du 19 janvier 1945 de la Nouvelle République, publie un article intitulé « Demande d’information sur Emile Wauthier et Roger Serge (1945) » et évoquant bien la mort des deux résistants : « Les personnes pouvant donner des renseignements concernant les volontaires Serge Roger et Wauthier Emile, faits prisonniers au pont de Lussac-Les châteaux, le 5 août 1944, et dont les corps auraient été retrouvés dans un champ de carottes entre Lussac-les-Châteaux et Chauvigny, sont priées de les adresser à la croix rouge FFI 14, rue Claveurier, à Poitiers. » (source) Glévarec rappelle que « les corps de deux maquisards avaient été découverts dans un champ de carottes horriblement mutilés et ils avaient sur eux des papiers au nom de Serge et de Wauthier (l’endroit se situait entre Chauvigny et Lussac-les-Châteaux. ». J’ai trouvé une copie dactylographiée d’une autre réponse, sans doute ultérieure, de Glévarec à la famille Wauthier. Non datée, mais mentionnant le même courrier reçu de la famille le 7 décembre 1944, Glévarec précise qu’après les recherches menées par les parents d’Émile, il estime que son camarade a été emmené en Allemagne, le corps retrouvé à Lussac n’étant pas le sien. « Nous croyons fermement que votre fils est sain et sauf. Cependant, puisqu’il n’y a aucune certitude dans l’un comme dans l’autre cas, je ne néglige rien pour éclaircir cette affaire », complète Glévarec.

Copie de lettre écrite par Pierre Glévarec et adressée à la famille Wauthier, date inconnue

Les parents d’Émile écrivent directement à Raoul Larcher dans un courrier du 28 janvier 1945, qui trouvera une réponse le 20 février 1945. Larcher n’apporte pas d’éléments nouveaux connus des réseaux de résistance. Les archives familiales témoignent des espoirs vacillants des proches. La petite sœur de Mimile, Marie-Thérèse, rapporte à son oncle et à sa tante le contenu d’une lettre de Paul Magnon, membre d’un autre groupement FFI de la Vienne, envoyée le 26 janvier 1945. S’adressant aux parents du résistant disparu, Magnon fait une supposition : « votre fils pourrait avoir été fait prisonnier et emmené le soir même à Poitiers où quelques FFI fait prisonniers par eux à Lussac quelques jours plus tard les emmenaient sur Compiègne. Dans cette copie de lettre, Marie-Thérèse évoque « une lueur d’espoir de revoir notre cher Frère, il est temps car mes chers parents et nous tous en souffrons beaucoup de telle anxiété ».

Le 5 mars 1945, une lettre fut envoyée par le Lieutenant Ancelin à Monsieur Mousseau, entrepreneur de battages à Saint-Pierre-du-Chemin (Vendée). Cette lettre est, à en croire le contenu, destiné au père de Claude, sans aucun doute Claude Moussaud, malgré l’orthographe changeante. J’avais retrouvé et transcris cette lettre, mais ne dispose pas de reproduction numérique. Ancelin écrit de Paris, au 29 rue de Tourville. Il livre le maximum de détails concernant les suites de la bataille de Lussac, le 4 août 1944 :

En effet si je n’ai oublié aucun de mes hommes, et surtout mes malheureux compagnons, qui n’ont pas eu la chance de pouvoir terminer libres, moi-même cette campagne, je ne me rappelais pas, et même, je n’avais jamais su leur adresses, ayant détruit le 4 août, tous les renseignements que j’avais sur moi, au moment d’être fait moi-même prisonnier.
Je suis très heureux, maintenant, que vous ayez retrouvé mon adresse, car, peut-être vous pourrez me mettre en relation avec les autres jeunes gens, qui étaient partis sous mes ordres.
Votre fils, en effet, a été fait prisonnier le 4 août, à Lussac-les-Châteaux au cours d’un violent engagement. ou mon unité, placée en pointe, fut isolée. Ne craignez point me déranger en me demandant des renseignements. votre fils Monsieur, et tous mes hommes, m’avaient confié la direction de leur vie dans la lutte pour la France, Aujourd’hui, c’est un devoir pour moi. Et je me fais un plaisir, d’être a leur disposition, pour quoi que ce soit. N’hésitez donc pas ce sera toujours avec plaisir que je vous lirai et que j’accueillerai toutes vos demandes. Afin de mieux vous situer les faits, je vous donne les détails suivants.
Votre fils Claude, en position a un poste de fusil-mitrailleur, avec six hommes et moi-même, pour tenir tête aux Allemands qui attaquaient, et défendre l’accès d’un pont sur la Vienne, a Pont de Lussac, a été fait prisonnier vers 15 heures après un léger retrait et un encerclement complet, depuis le 3 août, les Allemands se signalaient en mains engagements et se rapprochaient de notre poste, aussi attendions nous une attaque. Le 4 août vers 3h30 ou 4h, alors que nous préparions a déjeuner, je fus averti par un civil qui traversait le village, que nous étions totalement isolés. en effet, par suite de combats malheureux, et de mouvements enveloppants, tout le groupe, dont ma section faisait partie, et les groupes voisins placés en renfort s’étaient repliés, et retirés d’environ 10 a 15 kms. L’agent de liaison chargé de me porter l’ordre de repli, n’accompli pas sa mission ((je n’ai jamais su pour quelle raison)) je me trouvai donc seul, en pointe, et pour ainsi dire encerclé par 4 colonies Allemandes venant de 3 directions différentes, et comptant environ 6000 hommes et q.q. autos blindées. Aussitot averti par ce civil, je fis décrocher mes hommes de q.q. 100 metres, et leur fis dépasser la rivière, mais je ne pus faire sauter le pont qui n’avait pas été miné, j’allais moi-même vérifier au P.C. du Capitaine l’exactitude de ces faits, et constater en effet que tout le monde était parti, je rejoignis mes hommes, jusqu’au moment ou les Allemands commençaient a prendre contact avec nous et a ouvrir un violent tir d’armes automatiques sur mon poste. C’est donc sous le feu des fusils mitrailleurs que je commençai a effectuer mon repli. Ne pouvant travers le village de Lussac, de peur de provoquer des combats dans les rues, en nous heurtant aux éléments qui se trouvaient dans notre dos et d’attirer des représailles sur cette ville, nous amorcames un mouvement afin de contourner l’aglomération, et dûmes gravir un coteau, sous le feu qui devint vite très violent, et mitrailleuses lourdes, fusées incendiaires, minen-werfer, canons a tir rapide, et tout s’étant mis de la partie. Je comptais une fois le coteau gravi, pouvoir être protéger par le fait, et faire retirer et faire retirer mes hommes rapidement et sans danger vers le point de ralliement de la Cie qui m’avait été indiqué par mes Chefs. Helas !!!! mes espoirs furent déçus. En effet arrivés au sommet de la colline, le terrain se trouvait toujours exposé aux coups, et nous ne pouvions faire un mouvement sans essuyer une rafale, d’autant plus que nous étions en groupe et protégé par aucun obstacle naturel, c’est a ce moment que les balles se mirent a siffler d’une autre direction, nous indiquant ici la position de nouvelles bouches a feu ennemies se trouvant entre nous et le point de repli, nous nous trouvions donc complétement encerclés, soumis a un violent tir d’artillerie légère et de fusées incendiaires qui mirent le feu non seulement. Dans le côteau ou nous étions, mais encore dans toutes les récoltes et champs voisins. Conscient du danger que nous courrions « les terroristes pris les armes a la mains et en se battant étaient exécutés sur place » et de l’inutilité d’un combat ridicule, confiant de la valeur des vies qui m’étaient confiées je changeai de tactique et donnai les ordres suivants : ((Retirer les brassards, cacher les armes, abandonner ce qui pourrait trahir ceux qui étaient en civil )) « Seuls Jean Rousseau et moi même étions en uniformes » et se séparer, gagner individuellement le point de raliement, par n’importe quel moyen, et dans le plus bref délai.
Je suggérais de redescendre les coteaux légérement boisés que nous venions de gravir et que les allemands avaient incendier, afin de gagner la Keime dans laquelle on pourrait se cacher. Toutefois ceci étant dit je laissais chacun de mes hommes entierement libre d’agir ensemble comme il le jugerait, et mi même mis mon plan a éxécution. A ce moment votre fils se trouvait derrière moi peut être d’une dizaine de mêtres dans un champs de blé, ou nous progressions tout en rampant dans un violent feu d’armes automatiques qui nous suivait ((Ce fut la dernière fois que je le vis))
Aucun de mes camarades ne tente je crois la même action que moi. Même, qui en descendant le coteau retournai droit sur les Allemands, les uns essayaient de continuer leur repli, les autres se cachèrent sur place, je ne saurais vous dire, qu’elle fut la conduite de votre fils mais en tous les cas les uns furent rejoins et les autres furent trouvés par les Allemands qui les firent tous prisonniers. Pour ma part après avoir essuyé un feu d’enfer en redescendant le coteau, je pus gagner un champs de topinambours, ou je me dissimulais incapable d’un effort supérieur et jugeai plus prudent de rester sur place j’avais fait environ 600 m en rampant dans les champs depuis le pied du coteau en me dirigeant sur la Vienne, a plusieurs reprises des soldats Allemands et des patrouilles passèrent a 50m de moi, mais je ne fus jamais aperçu, le soir vers 10h ayant attendu l’obscurité, je m’éloignais. Le lendemain les Allemands étaient partis, je retournai sur les lieux ou je quittais mes camarades. dans un champs de blé, celui ci était brulé, je retrouvais q.q objets ayant appartenus a ceux ci, sans aucune trace de combats ni de sang. Je pus donc croire que mes camarades étaient sains et saufs au village, toutefois j’appris par la population, qu’il n’y avait eu en effet aucun mort, et que par contre les boches étaient repartis avec une dizaine de prisonniers dont justement votre fils et les 6 autres hommes dont voici les noms : Sergent cher Fradin, camouflé aux environs de Monteautant (?) Jean Rousseau d’Angers. Serge réfugié des Ardennes, Emile Wauthier de Coulonges sur l’autize. Boucher réfugié des Ardenne. Paul Talbot de la région de Bressuire.
Ces prisonniers furent emmenés a Poitiers, je puis vous affirmer qu’aux environs du 12 au 18 Août, un jeune homme qui s’était évadé d’un train emmenant des prisonniers de Compiègne en direction de l’Allemagne, me déclara, qu’il avait connu dans le camps de Compiègne un nommé Paul Talbot qui avait combattu sous mes ordres. Celui-ci avait déclaré avoir été fait prisonnier a Lussac avec plusieurs camarades, il a pu se rappeler le nombre, avoir été emmené à Poitiers, et de la a Compiègne. Ceci vous donne donc la certitude qu’ils n’ont point été tous fusillés, ni massacrés, mais emprisonnés et déportés en Allemagne comme tant d’autres. Je dis tous, puisque Hélas, j’ai appris que deux cadavres avaient été retrouvés à Chauvigny, je fais le nécessaire pour obtenir le maximum de renseignements sur ces deux cadavres qui n’ont pu être identifiés. […]

Lieutenant Ancelin

J’ignore comment cette lettre est parvenue jusqu’aux archives familiales. Il doit sans doute s’agir d’une copie adressée entre pères de résistants disparus. Presque en même temps, Magnon enquêta pendant plusieurs semaines après l’envoi de son courrier en janvier, restant sur ses positions quant au sort de Mimile. Le 17 mars 1945, il écrit au père d’Émile en joignant une lettre d’un certain Trilleau, que je n’ai pas retrouvée dans les archives familiales. Magnon est catégorique et estime que : « à cette bataille du Pont de Lussac, les boches ont fait des prisonniers et qu’ils ne les ont pas fusillés comme le prétend Larcher Raoul. Je regrette de ne pas voir ce jeune homme pour lui demander sur quoi il se base pour affirmer que votre fils aurait été brûlé après sa capture. J’ai fait suffisamment de maquis pour m’être rendu compte de l’exagération apportée aux faits soit par vantardise, soit aussi par l’émotion de jeunes qui sous l’emprise de la peur déforment involontairement ce qu’ils voient. Ce que je puis vous affirmer c’est que, après enquête auprès d’habitants de Lussac, les prisonniers F.F.I. (certains disent 15, d’autres 20, même 30) furent rassemblés dans un pré et durent se coucher sur le ventre, en plein soleil, les deux mains croisées sur la tête. Pas un seul ne fut fusillé ». Il poursuit : « J’ai interrogé toutes les communes dans un rayon de 15 Kms de la bataille. Toutes les réponses furent négatives où il n’y pas d’F.F.I. d’enterrés sur leur commune ou ceux que le sont ont été identifiés auparavant. Après avoir mené une enquête approfondie, je vous assure que j’ai la conviction que votre fils a été fait prisonnier, emmené à Poitiers et de là en Allemagne. La situation évolue favorablement à une allure croissante et je suis sûr qu’avant longtemps, vous m’écrirez pour me dire que j’avais raison ». Voilà qui donne de l’espoir et, d’un point de vue distancié, montre la ténacité d’esprit de Magnon, soucieux du sort de Mimile et visionnaire quant à l’issue de la guerre (voir recto et verso). Après guerre, Jean Rousseau témoignera de l’arrestation du 4 août 1944. Réfractaire au STO et caché au village du Noirvault (Deux-Sèvres), son témoignage fut recueilli à l’occasion du 40e anniversaire de la libération de Moncoutant – septembre 1984 (CRRL). Il avait déjà assuré la distribution de journaux et de tracts clandestins à Paris, dans le métro, ce qui l’amena à vivre dans la clandestinité. Au printemps 1944, avec Daniel Fradin, il rejoint le groupe « Le Chouan », à l’instar de Mimile et Serge. Il témoigne du 4 août 1944 en ces termes :

Alors on s’est heurté à une division blindée qui se retirait vers le mur de l’Atlantique et nous étions neuf gars avec simplement des fusils qui marchaient plus ou moins bien, des grenades et un revolver. Alors on a fait ce que nous avons pu et ce qui devait arriver est arrivé. Alors nous avons été arrêtés. Envoyés pour être fusillés à la carrière de Lussac. Et puis on n’a pas été fusillé. Nous avons été tabassés, interrogés. Et après 3h, au bout du pont à Lussac-les-Châteaux, là, les miliciens, donc des Français, voulaient nous pendre. Les cordes pendaient des arbres. Et nous n’avons pas été pendus. On était le nez dans la terre, les mains liées derrière le dos, ils nous sautaient sur le dos, sur la tête. On a été foutu dans un camion, sous des pneus, bâché, ficelés comme des saucissons et on est arrivé à la Pierre Levée à Poitiers. Là, la réception a commencé : les interrogatoires, la bastonnade, puis pour certains la torture. Et puis, mes camarades, puisque sur le groupe nous étions 10 (9 ont été arrêtés et un a réussi à s’échapper), sont partis en direction de Buchenwald (je l’ai su après). Quant à moi, j’ai été gardé, en réserve certainement, un traitement spécial nouvel interrogatoire, condamnation à mort. Et puis un beau matin on s’en va […] (CRRL)

La déportation en Allemagne

Dans le dossier de résistant d’Émile Wauthier conservé par le SHD (GP 16P 601421), la même citation est reprise plusieurs fois. Celle-ci provient d’une déclaration signée d’Ancelin. Mimile est fait mention d’un « jeune soldat placé en avant poste au pont de Lussac-les-Châteaux, a eu au cours de l’attaque du 4.8.44 une tenue parfaite. Volontaire pour évacuer un camarade mortellement blessé, a accompli sa mission avec succès, circulant pendant plusieurs heures sur des routes dont nous n’avions plus le contrôle, sous nos couleurs et sans armement, a fait preuve d’un réel courage d’une discipline et d’une abnégation totales. Fait prisonnier a su malgré les tortures garder un strict silence. Condamné à mort, mis au poteau, a été gracié au dernier moment, après avoir creusé sa fosse. Selon certains documents, à propos de cette bataille de Lussac, le dossier d’après guerre fait état d’une criante infériorité numérique : à 7 (groupement Le Chouan) contre 6000 (soldats de la Wehrmacht). Mimile a ensuite été torturé dans la prison de la Pierre Levée, à Poitiers, avec d’autres camarades, où il est resté 4 jours. Ces jours furent longs, Mimile indique avoir subi le supplice de la baignoire, avoir été grillé, frappé, puis emmené dans un camion le 7 août au matin. C’est à ce moment qu’il a creusé sa fosse et mis au poteau. Après avoir été gracié, il fut emmené à Compiègne, où il resta 8 jours.

Il quitte le camp de Royallieu, à Compiègne, le 17 août, d’abord amené en camion dans les environs de Rethondes. Ici, les prisonniers sont entassés dans des camions à bestiaux en pleine forêt et ne partiront que le lendemain, à 6h. Ce convoi n°79 est le 28e et dernier qui déportera plus de 1 200 personnes vers Buchenwald. Parmi celles-ci, on trouve notamment Robert Antelme, qui écrira après-guerre sur sa survie dans les camps de concentration. Le 19 août, le train n° I.265 est stoppé à Soissons et à Reims par Raoul Nordling qui tente d’empêcher le départ du convoi, mais sans succès. Certains prisonniers ont toutefois réussi à s’échapper. Le train reprend sa route en passant par Vitry, Bar-le-Duc, Toul et Metz. Le jour suivant, le convoi poursuit son chemin vers l’Est : Homburg, Sarrebruck, Mayence, Frankfort, Julda, Gotha.

Mimile et Serge arrivent à Buchenwald le 21 août, après être passés par Erfurt et Weimar. Cette date apparaît avec le tampon dateur visible sur la fiche de déporté de Mimile. Ce dernier porte le matricule n°81139, Serge, le n°81140. En 2022, j’ai découvert l’existence des Archives Arolsen, un centre de documentation, d’information et de recherche sur la persécution national-socialiste, le travail forcé et la Shoah. On y trouve de précieuses informations enregistrant l’arrivée de Mimile, avec, notamment, sa signature sur la première fiche numérisée :

D’après la fiche d’inventaire de Mimile, il avait très peu de vêtements avec lui, seulement une montre (Uhr) et une chaîne (Kette). Le petit « w » veut peut-être dire Wert, signifiant que l’objet avait une certaine valeur. C’est une hypothèse de Bernard Langlais, que je remercie amicalement pour son aide à la compréhension de ces documents. Détail intéressant : Mimile est enregistré comme prisonnier politique belge par le BdS de Paris (Befehlshaber der Sicherheitspolizei und des Sicherheitsdienstes), autrement dit l’administration centrale de la Gestapo en France. Cela signifie que soit sa naturalisation, qui eut lieu à ses 20 ans en 1943, n’a pas été officialisée durant la guerre, soit Mimile s’est lui-même présenté comme Belge. Il me semble que, d’après ce que me disait mon père, Serge et Mimile n’avaient aucun papier sur eux. Ils les auraient laissés sur des corps, se faisant passer pour mort à Lussac. La profession de Mimile était, selon la traduction « boucher » ou « charcutier ». Après le Débarquement en Normandie, le chef de la BdS de Paris, Helmut Knochen, indique que, du fait de l’avancée des Alliés, il a été décidé d’envoyer en Allemagne les prisonniers politiques encore détenus en France. C’est en raison de ce contexte que le convoi n°79 servit à emmener majoritairement des résistants français.

Mimile et Serge passent leur quarantaine au camp des tentes dans le Petit camp, ils sont affectés durant cette période au Kommando de la carrière. Le 13 septembre, Mimile, Serge et quelque 480 autres déportés sont désignés pour être emmenés dans le Kommando de Neu-Stassfurt, à 200 km de Buchenwald et à une trentaine de kilomètres de Magdeburg.

Le camp est planté au milieu d’une lande déserte, il comporte cinq Blocks, deux pour les déportés, un pour la cuisine, un autre pour la réserve et enfin un pour les lavabos et l’infirmerie. Mimile et Serge sont affectés au Block 58 et immédiatement dirigé vers le carreau de la mine de sel de potasse située à 1500 mètres du camp. Il doit à plus de 460 mètres sous terre pendant 12 heures, soit en équipe de jour, soit de nuit, creuser et aménager les immenses salles de la mine en vue d’y implanter une usine souterraine pour la fabrication de moteurs d’avions à réaction (lire ces éléments sur la fiche de Pierre Bur). Dans l’éloge funèbre de mon grand-père, Marcel Collignon cite quelques moments éprouvants à Neu-Stassfurt : « Et là, comme nous tous, il subit toutes les misères, toutes les avanies que nous infligèrent nos gardiens S.S. qui nous obligeaient à un travail incessant acharné, quoique souvent stupide, dans le but de construire des usines et entrepôts souterrains qui ne fonctionnèrent jamais. » Il poursuit : « Après des débuts déjà très pénibles dans ce camp que nous inaugurions, vinrent l’aggravation des privations de nourriture, un plus grand acharnement des S.S. dont le seul but semblait être de frapper et d’anéantir leur troupeau d’esclaves. 92 d’entre nous étaient morts, de faim principalement […]

Pour plus de détails au sujet de la vie infernale dans les camps, je ne peux que conseiller la rubrique La vie à Neu-Stassfurt, accessible sur le site de l’Amicale des déportés, dont mon grand-père était un membre actif. Marcel Collignon, également membre, souligna que Mimile, quoique discret, ne manquait jamais une réunion. J’avais justement contacté Pierre Bur (1926-2021), l’ancien président en février 2013. Comme Mimile et Serge, Pierre Bur avait fait partie du convoi n°79 et faisait partie du Kommando de Neu-Stassfurt. Après la guerre, il fut président de l’Amicale des déportés de Neu-Stassfurt et Président de l’association. Décédé en 2021, il fut élevé au rang de commandeur de la Légion d’honneur. Dans mon mail de 2013, je lui indiquais avoir commencé quelques recherches sur mon grand-père. Cet article lui rend également hommage, il se réjouissait que je commence à effectuer quelques recherches :

J’ai bien connu tes grands parents et notamment notre Mimile Wauthier. Tous deux étaient des fidèles de l’Amicale dont je suis le Président. […] Habites tu dans les Ardennes comme tes GP ? Je suis heureux que tu nous aies contacté et crois en mes sentiments les plus cordiaux dans le souvenir de tes grands parents.

Dans un mail suivant, il poursuit :

Il est vrai que nous les anciens déportés nous avons attendu très longtemps, trop longtemps, avant de parler de notre histoire. C’était très difficile de dire « vous voyez, moi, je suis là, et votre fils, père, frère etc…n’est pas revenu » Et puis et surtout cette peur de ne pas être cru…J’ai éprouvé ça.

Pierre Bur fut, en 2021, le dernier survivant à avoir connu la déportation à Neu-Stassfurt. Ses témoignages furent précieux pour garder le souvenir du Kommando. J’ai pu trouver quelques mentions de mon grand-père dans certaines expériences de vies relatées durant cette sombre période. C’est ce que je trouve difficilement soutenable quand on s’intéresse à la Seconde Guerre mondiale : privation, mauvais traitement, bêtise humaine. Un évènement malheureux viendra plomber encore plus le moral de Mimile.

Le 25 mars 1945 à 3h45, Serge Roger a été admis au HKB (HäftlingsKrankenBau), soit le Bâtiment pour les Prisonniers Malades du camp de Buchenwald. Ce n’était ni un hôpital ni une infirmerie, mais de simples des baraquements un peu à l’écart. On y logeait les prisonniers malades pour les séparer des autres prisonniers. Ils étaient hébergés dans les mêmes conditions que dans les baraquements du camp, c’est-à-dire qu’ils étaient entassés dans des cases superposées, mal nourris et ne recevaient aucun soin. Le diagnostic donné par le médecin d’après sa fiche numérisée par les Archives Arolsen confirme une pneumonie. Il faut supposer qu’il ait vraiment été examiné par un médecin, ce qui reste difficile à confirmer. Quelques heures plus tard, le décès de Serge Roger est constaté, à cause de la même maladie, le 26 mars à 4h15 du matin. Il avait 21 ans. Son décès au kommando de Langenstein-Zwieberge est sans doute lié à un affaiblissement général de son état de santé, subi depuis plusieurs mois avant son admission au HKB. Comment mon grand-père a-t-il appris le décès de Serge ? J’ignore quelle était la proximité entre ces baraquements. Mon père me racontait que Serge serait mort dans les bras de Mimile, mais c’est une fin tragique que je ne peux pas prouver. Quelques jours plus tard, c’est au tour de Daniel Fradin, également affecté dans les mines de Stassfurt, de trouver la mort. Il faisait partie du même maquis et avait été arrêté le 4 août 1944 avec Mimile et Serge. Atteint d’une maladie de la gorge aggravée, par les privations et les travaux épuisants, il succombe le 1er avril 1945 (CRRL).

En définitive, Mimile et Serge, les deux jeunes amis sedanais, ont eu une enfance difficile : le souvenir de la Grande Guerre dans les Ardennes, le départ pour la Vienne, l’espoir du Débarquement et le recul de l’Armée allemande. Finalement, leur courage mérite tout notre respect et la fin tragique de Serge a marqué à jamais l’existence de mon grand-père, au-delà des traumatismes qu’il aura gardés toute sa vie. Perdre son meilleur ami dans ces circonstances, c’est impossible de s’en remettre. En échangeant avec Alexandre Roger, petit neveu de Serge, je m’aperçois qu’il était même plus qu’un ami. Le père d’Alexandre, né en 1937, a connu son oncle Serge avant la guerre. En échangeant avec Alexandre, j’ai eu la surprise de découvrir que les parents de Serge étaient décédés en 1942 et en 1943. Qui s’occupait donc de Serge pendant la guerre ? La famille Wauthier l’a sans doute aidé et accueilli comme un fils, dans une famille les hébergeant dans la Vienne.

Face à l’avance de l’Armée américaine, le Kommando est évacué le 11 avril 1945 devant l’avance des alliées. Il s’agit de la période la plus funeste de I’histoire du kommando. Cette marche forcée, aussi appelée Marche de la mort s’est achevée le 8 mai 1945 entre Ansprung et Annaberg, près de la frontière tchèque, après plus de 380 kilomètres parcourus à pied par des déportés qui avaient travaillé, pendant sept mois, sous terre, dans la mine de sel. Cela représente un rythme de 20 à 30 km par jour. Chaque défaillance recevait immédiatement sa sanction : une balle dans la tête. Au total, 130 de ces prisonniers mourront pendant cette marche. Parmi les 400 prisonniers évacués du kommando, plus de 200 sont morts durant ces semaines d’horreur. Cette marche forcée s’est achevée le 8 mai 1945 entre Ansprung et Annaberg, au sud du Land de Saxe. Les prisonniers furent libérés par les troupes soviétiques.

Le retour en France

En France, l’information de la libération des prisonniers en Allemagne est peu à peu considérée comme une certitude. Les parents de Mimile, qui ont remué ciel et terre pour retrouver leur fils, reçoivent un courrier écrit de Paris par le lieutenant Ancelin, le 1er mai 1945. Émile père avait indiqué, dans un précédent courrier auquel Ancelin a tardé à répondre, que son fils se trouverait aux environs d’Arlon, sa terre belge d’origine. Ancelin admet que Larcher a transmis de fausses informations au père de Mimile, ce qui a entretenu le doute sur son décès lors de la bataille de Lussac, le 4 août 1944. À l’issue des combats, Ancelin est revenu sur le lieu où ses hommes ont été capturés : il a retrouvé des effets personnels de Rousseau, Talbot et Fradin, mais de pas Mimile ni de Serge. Il écrit au père de Mimile « Je voudrais que ces lignes vous tranquillisent un peu mais je sais bien que vous ne pourrez gouter de réel repos tant que vous ne l’aurez pas revu et je vous comprends, l’ayant moi-même apprécié et ayant du parfois modérer ses ardeurs trop risquées. » Il termine son courrier en louant le courage du jeune résistant : « Ne me remerciez pas pour ce que j’ai pu faire pour votre fils, c’était un de mes hommes, par conséquent c’était très naturel, et je tiens à vous dire que celui-ci ayant accepté de me suivre et m’ayant abandonné sa vie en quelque sorte, au moment très dangereux où le Boche était encore là et où les Résistants, j’entends les vrais, étaient très peu nombreux, j’estime de mon devoir aujourd’hui de me tenir à sa disposition quand il reviendra et en attendant à la votre ».

Finalement, Mimile ne rentrera à Sedan, chez ses parents, que le 20 mai 1945. Dans son dossier de résistant conservé au SHD, il indique, en février 1949, qu’il est rentré de Neu-Stassfurt malade et pesant 41 kg. À titre de comparaison, il pesait 82 kg à son départ de la Vienne. À Sedan, il fut déclaré incapable de travailler pendant 1 an. Ancelin, Larcher et le général Chouteau témoignent de ses actions en juillet 1945 pour faire valoir son statut de résistant de la Vienne. La photographie ci-dessous est justement un courrier reçu d’Ancelin le 28 juin 1945, alors que Mimile est à peine rentré. C’est le premier document qu’il utilisera pour faire valoir son statut et ses droits d’ancien déporté.

Lettre du lieutenant Ancelin à Gui Émile Wauthier, 28 juin 1945

Quelques années après la guerre, il fut décoré de la Médaille Militaire. La mémoire de Serge Roger est toujours confuse. Son nom figure sur le mémorial de Berthaucourt, à Charleville-Mézières, avec la mention « fusillé 06/1944 Lussac-les-Châteaux (Vienne) ». Mimile se maria à Sedan, le 21 avril 1947, avec Colette Jeanne Nigon, Parisienne née dans le 14e arrondissement, issue d’un père originaire du Loiret et d’une mère de la Côte-d’Or. Ma grand-mère Colette fut celle qui aida, toute sa vie, mon grand-père. Il lui était impossible de vivre sans elle. Le couple eut une première fille, ma tante Dominique, en 1949, puis mon père en 1951 et mon autre tante, Sylvie, en 1952. Mon père prit le nom de Serge en hommage à son camarade disparu dans les camps. C’est le plus bel hommage qu’il ait pu lui faire, entretenant son souvenir en prononçant tous les jours son prénom. Au moment de la naissance de mon père, mon grand-père exerce la profession de chauffeur d’auto. Mon père et mes tantes m’ont expliqué à quel point il avait été complexe de rassembler l’ensemble de ses contrats de travail, une trentenaire, pour faire valoir ses droits à la retraite.

C’est durant les années suivant son retour de déportation que son dossier médical abonde : il fut suivi dans les années 1940 et 1950 pour des douleurs répétées au niveau des dernières dorsales, dues aux mauvais traitements subis en 1945. En février 1950, peu avant ses 25 ans, son médecin traitant constate « une grande dépression physique et psychique, en outre plusieurs cicatrices de plaies par sévices […] visibles à la face et sur plusieurs parties du corps. En faisant valoir ses droits d’ancien déporté et mutilé de guerre, non sans patience, il est décoré de la Croix de Guerre en 1966 (décret du 25 février, inscrit au Journal Officiel du 4 mars). J’ai retrouvé un brouillon de lettre témoignant, en un sens, de l’agacement de Mimile lorsqu’en 1951, il apprit le rejet de sa demande de pension pour invalidité. Il souhaite faire appel et justifie sa demande tardive avec cette formule : « Je ne pouvais pas faire ma demande de pension étant donné que je suis rentré de déportation je faisais 38 kg et ce n’est qu’après avoir repris mon poids normal que j’ai pu me déplacer et en passant une radiographie pour les reins à mes frais […] »

Ce n’est qu’en 1974, alors qu’il était contrôleur aux établissements Sommer, à Sedan, qu’Émile Wauthier obtient le grade de chevalier de l’Ordre National de la Légion d’Honneur.

Ma grand-mère Colette meurt le 23 juillet 1994, laissant Mimile inconsolable et sans doute démuni, car elle s’occupait de presque tout dans le foyer. Moins d’un an plus tard, le 11 mai 1995, mon grand-père disparaît à son tour. Il n’a jamais témoigné directement de son passé de résistant et de déporté. Il a écouté, assisté, aidé les autres à en parler. Je me souviens de mon père et ma tante disant qu’il lui arrivait fréquemment d’avoir des nuits agitées par des cauchemars. Il était impossible d’effacer cette période sombre de sa vie. Même lorsque des touristes allemands parlaient à côté de lui, il était victime de ce que l’on pourrait sans doute diagnostiquer de stress post-traumatique.

Cet article est donc un condensé des informations publiées et des archives familiales. Il rend hommage à mon grand-père, mais aussi à ma famille et aux personnes m’ayant aidé à entretenir le souvenir de Mimile et de son ami, voire son frère, Serge.

L’image d’illustration date du 2 septembre 1985. Mimile se tient à droite, avec ses lunettes de soleil. Colette est également présente sur la photographie. Il s’agit d’un hommage aux morts, face au monument de Sedan. J’aime ce cliché, car c’est le seul où mes grands-parents ont l’air si solennels. Ils ne sont pas l’un à côté de l’autre, et cet espace vide mettant en retrait mon grand-père laisse comme une place symbolique à Serge.

Alexandre Wauthier