Ça y est. Je crois que je me force à écrire sur ce blog. Ce n’est pas bien. J’ai voulu m’astreindre à poster un article par mois, en alternant la publication d’un article musical, moins fouillé, et un article historique, plus fouillé.
Alors, ça a fonctionné, certes, mais je dois arriver à la fin d’un cycle. Ce rythme était initialement une discipline, un exercice. Aujourd’hui, depuis quelques semaines, je le vois comme une contrainte. Pourquoi ? Tout simplement parce que les articles musicaux sont devenus de plus en plus denses. Ils ont fini par être aussi sourcés que ceux qui parlent d’autres sujets. Et puis, il y a aussi la volonté d’être libre d’écrire quand je le souhaite.
Ce rythme ne me correspond plus. J’ai envie d’écrire, mais je veux aussi prendre le temps de choisir mes mots. Alors, que faire ? Publier des articles moins souvent, déjà. Et j’y pense ici : partager non pas une biographie d’artiste musical, mais une production : un morceau, un album, c’est tout.
J’inaugure donc ce format avec Kyverdale Road , un album du musicien britannique Kelpe sorti le 4 juin 2021 chez Drut Recordings. Également connu sous le nom Kel McKeown est un loup de me de la musique électronique.
C’est une constante, j’ai toujours écouté et réécouté cet album, Kyverdale Road, depuis sa sortie il y a 4 ans ; Last.fm le confirme. Dès le mois de juin 2021, justement, j’ai directement accroché avec cet album. Il n’y a qu’à tendre l’oreille et apprécier la légèreté du premier morceau Don’t Forget To Breathe Eh :
Tout commence par une guitare acoustique qui gratte quelques cordes, qui laisse place à une joyeuse fanfare électronique accompagnée par le frappement des cymbales. Dans cet album, la production est minimaliste et les éléments électroniques se mêlent à de rares instruments acoustiques que l’on discerne çà et là. Je crois que ce que j’aime le plus dans cet album, ce sont les percussions. Elles ont un son doux, parfois étouffé. Cela permet de préserver à la fois le rythme et la contemplation. Souvent, j’écoute cet album d’une traite. Les percussions, on les découvre dans toute leur splendeur sur le deuxième morceau, Regrow Your Scallions.
Tout est instrumental. C’est comme s’il n’y avait pas besoin de paroles. Les instruments discutent, on les écoute. Point. Si tu écoutes déjà le premier morceau, écoute le reste. Si tu souhaites parcourir rapidement l’article, je vais en partager d’autres.
Kelpe n’en est pas à son premier album, loin de là. Pour trouver le premier, il faut remonter à 2004, avec Sea Inside Body (D.C. Recordings). Il est de l’école électronique britannique semblable à Four Tet. Il y a à boire et à manger. J’aime certains morceaux, mais j’ai véritablement accroché avec la constance de l’album que j’évoque ici. On prolonge l’expérience avec When I Know, le troisième morceau, un peu plus chargé en compositions hétérogènes. J’apprécie beaucoup la fin, avec un fondu très calme et progressif, vers le silence. Il y a peut-être du Talk Talk là-dedans.
Monday Morning Before Work, le quatrième morceau, installe une ambiance sereine. Les percussions sont toujours aussi aérées, mais c’est bien la guitare qui ouvre ses bras pour nous accueillir. Une autre guitare en fin, un arpège que l’on devine, puis c’est fini. La gradation était aussi furtive qu’une pensée.
Tout aussi furtif, le cinquième morceau Jeff and Nightingale’s Bar Conviviale est encore plus épuré. Des synthétiseurs qui chuchotent, et c’est tout. Vient alors le sixième bloc de cet album : mon préféré I’m Just Down The Road. Il y a Road dans le titre de l’album et dans ce morceau : j’y vois une importance symbolique. Kelpe est en bas de la rue qu’il mentionnait, il s’apprête donc à livrer ce qu’il a de meilleur à proposer. Après une première moitié d’écoute magistrale, je crois que c’est cette gradation qui m’a amené à adorer ce morceau :
L’album est instrumental, mais on entend quand même des voix. Ces voix résonnent comme un semblant d’écho, ou de tourment. Il y a de la mélancolie là-dedans, d’autant plus avec les quelques cordes qui arrivent un peu après la moitié du titre, et quel final ! La variété des rythmes, la contemplation, la forme épurée, tout est là !
The Day is Long, le morceau suivant, a la même atmosphère que le reste de l’album. Je l’apprécie un peu moins. C’est toujours comme ça, quand on écoute une sorte d’album concept avec une cohérence de style d’un morceau à l’autre, il y en a forcément un que l’on apprécie moins.
Cependant, on renaît, avec le morceau The Day Is Long : le plus court de l’album, 1,46 minute, mais le plus mémorable. Les petites notes de piano, le synthétiseur : je me surprends, à chaque fois, de m’apercevoir que ce morceau ne dépasse pas les 2 minutes, mais reste extrêmement apaisant.

Avant-dernier morceau : It’s 5pm. Autre ambiance. Là, ça a l’air déjà plus festif. Le rythme est tranquille, mais l’ambiance est moins triste. Bon, je préfère la mélancolie de I’m Just Down The Road. Le dernier morceau est double, Sombrero / Stand Me. La première partie est mon coup de cœur. En juin 2021, j’écoutais beaucoup d’ambient. Sombrero faisant partie des rares morceaux dans lesquels on pouvait discerner les percussions, quoique légères. La seconde moitié, Stand Me, est une belle conclusion de l’album : c’est comme les remerciements au théâtre : on voit les instruments défiler et saluer. Ils montrent qu’ils étaient bien là, qu’ils ont donné tout ce qu’ils pouvaient, en dépit de leur modestie. Qu’ils sont fatigués, aussi, parce que ce n’est pas simple d’être bien accordés !
Le voilà, ce coup de cœur musical. C’est ce qui résume mon admiration pour Kelpe. Il y a des à-côtés, oui, mais la constance de cet album m’oblige à en parler, tant je trouve cet album, Kyverdale Road, parfait. Sur la page Bandcamp de l’album, on trouve un paragraphe qui donne un peu plus de contexte à la genèse de cet album. Le contexte est important, mais je préfère en parler après l’écoute, car les intuitions sont souvent bonnes et nous ne sommes pas surpris de découvrir certains éléments liés à la fabrication de toutes ces sonorités.
« Au début du premier confinement, je ne savais pas quoi faire de ma vie. En plus, le temps était superbe. J’ai déterré de vieilles cymbales cabossées qu’un ami m’avait données il y a des années et qui prenaient la poussière dans le local à vélos. En installant quelques micros, je me suis dit : « Wow ! Je peux vraiment enregistrer de la batterie avec un son plutôt décent à la maison. Les voisins ne pouvaient pas se plaindre, ils faisaient trop de bruit toute la nuit (on peut d’ailleurs les entendre sauter à la fin d’un des morceaux). J’ai donc commencé à monter une batterie plus complète, avec une belle caisse claire et un tom achetés sur eBay, et un conga que j’ai trouvé dans la rue. Bon, je n’ai pas utilisé le conga, il sonnait terriblement mal !
J’avais toujours voulu faire un album avec des guitares, mais comme je n’avais jamais vraiment appris à en jouer, j’ai accordé les cordes d’une certaine façon pour m’aider et j’ai fait pas mal de montage. Je voulais utiliser Galina à nouveau pour les cordes, mais elle ne pouvait pas venir, alors j’ai acheté le violon le moins cher possible et j’ai appris à jouer quelques notes dessus, en utilisant beaucoup plus de montage pour faire les arrangements.
Je savais que j’allais quitter l’appartement dans lequel j’avais vécu pendant 14 ans, ainsi que le quartier, alors je voulais tout terminer avant de partir. Je pense que faire des albums, c’est un peu comme écrire un journal intime, et, à chaque fois que je me remémore un souvenir, je le situe par rapport à la musique que je faisais ou que j’ai sortie cette année-là. J’avais fait tellement de musique dans cet endroit, alors dire au revoir était difficile et j’ai pensé qu’il était juste de nommer l’album d’après lui – le bâtiment que vous voyez en arrière-plan est l’endroit où il a été fait, mais je n’y vis plus ! »
Kelpe, page Bandcamp de Kyverdale Road, juin 2021.
C’est donc ici – coordonnées 51.5625231902870, -0.06902726218782526 – depuis la Northwold Road, que la photo a été prise, à l’angle de la mystique Kyverdale Road et du parc de Stoke Newington Common, nom du quartier, celui où est né Marc Bolan. J’en ai désormais fini avec cet album.
En dehors de Kyverdale Road, donc, j’ai beaucoup apprécié Freeze, sorti en 2019 sur l’E.P. Break Synonyms, plus rythmé, voire dansant. Un autre gros coup de cœur est le remix de All the Way Round par Photay, autre artiste du même moule que j’apprécie beaucoup. Le titre est sorti en novembre 2020, et je me rends compte que c’est sans doute grâce à Photay et à ce remix que j’ai découvert Kelpe.
Je préfère le remix à l’original, mais l’original est tout aussi beau. J’y trouve quelques ressemblances avec la musique de Chapelier Fou, notamment avec les cordes pincées, à la fin. En décembre 2020, soit un mois après, Photay a rendu la pareille en laissant Kelpe remixer son titre Existential Celebration. On y reconnaît les percussions chères à Kelpe.
Voilà tout ce que j’avais à dire sur ce superbe album !
Alexandre Wauthier