Poire 🍐 et caricature ✍ (#29)

L’image de la poire dans la caricature : crĂ©ation, transformation et hĂ©ritage

Cette Ă©tude entend Ă©noncer quelques Ă©lĂ©ments historiographiques relatifs l’image de la poire dans le monde de la caricature. De fait, l’image du fruit comme dĂ©nigrant une personne s’est opĂ©rĂ©e au milieu du XIXe siĂšcle et connut une trĂšs grande popularitĂ© dans son pays d’origine. La charge portĂ©e Ă  l’encontre de la personne visĂ©e peut alors dĂ©nigrer Ă  la fois son apparence physique et, par extension, les idĂ©es qu’elle dĂ©fend. Il s’agit donc ici de s’intĂ©resser uniquement d’analyse de portraits en charge1, qui utilise la dĂ©formation physique comme mĂ©taphore d’une idĂ©e (portrait politique) ou se limite Ă  l’exagĂ©ration des caractĂšres physiques (portraits d’artistes) et la caricature de situation, dans laquelle des Ă©vĂšnements rĂ©els ou imaginaires mettent en relief les mƓurs ou le comportement de certains groupes humains2. Pourtant, rien ne prĂ©sageait Ă  ce que ce fruit, d’origine chinoise et dans un premier temps onĂ©reux, soit porteur d’une quelconque dĂ©rision. Nous expliquerons donc, en reprenant parfois des constructions vues en cours, comment l’image de la poire a Ă©mergĂ© dans le monde de la caricature. Ainsi, nous pourrons nous intĂ©resser Ă  la maniĂšre dont elle fut rĂ©utilisĂ©e, et plus spĂ©cifiquement rĂ©appropriĂ©e dans un contexte totalement diffĂ©rent. Par le biais d’un corpus iconographique constituĂ© de neuf caricatures, issues de brouillons et de publications, nous Ă©tudierons la maniĂšre dont l’image de la poire comme charge Ă  l’égard d’une personne fut forgĂ©e et reprise.

Tout d’abord, pour que cette diffusion massive puisse ĂȘtre effective, il faut que son support soit capable d’imprimer en grande sĂ©rie les caricatures. Ainsi, l’invention de la lithographie Ă  la toute fin du XVIIIe siĂšcle (1796-1798) par Alois Senefelder fut un tournant majeur dans le monde de l’impression. DĂ©sormais, les copies de dessins ayant un aspect de dessin Ă  craie Ă  tonalitĂ© chaude peuvent ĂȘtre reproduits facilement. L’image d’origine est une Ă©criture Ă  l’encre rĂ©alisĂ©e sur une pierre : ce faisant, l’écriture est beaucoup plus aisĂ©e. La pierre nĂ©cessaire Ă  la rĂ©alisation d’une lithographie survit Ă  des milliers de copies. Par ailleurs, en 1814 est inventĂ©e l’imprimerie de presse automatisĂ©e, favorisant la rĂ©alisation de dessins Ă  trĂšs grand tirage.

Avant mĂȘme de nous intĂ©resser au berceau des pĂšres caricaturistes de la « poire », tĂąchons d’évoquer briĂšvement les droits et interdictions de la presse sous les rĂ©gimes du XVIIIe siĂšcle :

  • Sous la Restauration de Louis XVIII (1814-1824), certains droits fondamentaux, comme la libertĂ© d’opinion, sont garantis par la Charte, octroyĂ©e par la personne du Roi.
  • Sous le rĂšgne de Charles X (1824-1830) s’opĂšre un renforcement des tendances libĂ©rales au sein du gouvernement dans la mesure oĂč le Parlement dĂ©veloppe un contrepoids vis-Ă -vis du rĂšgne autoritaire de Charles X. Un certain assouplissement de la censure est perceptible dĂšs 1820. NĂ©anmoins, dix ans plus tard, Charles X dĂ©crĂ©ta les quatre « Ordonnances de juillet » le 25 juillet 1830, comprenant une suppression de la libertĂ© de la presse.
  • La RĂ©volution de Juillet des 27, 28 et 29 juillet et l’établissement de Louis-Philippe au pouvoir le surlendemain annoncĂšrent la rĂ©siliation de ces mĂȘmes ordonnances. La censure opĂ©ra toutefois par la force (saisie de la lithographie Bulles de savon dans la maison d’édition Aubert le 18 mars 1831) ou par la mise en place d’une caution trĂšs Ă©levĂ©e permettant de publier (le 4 novembre 1831, Philipon dut dĂ©poser une caution de 30 000 pour continuer Ă  faire paraĂźtre le journal La caricature, paru pour la premiĂšre fois exactement un an auparavant.

Charles Philipon (1806-1862) fut l’un des pionniers de la caricature politique en France. Fervent rĂ©publicain, son travail s’est nourri de la scission entre monarchistes et bonapartistes Ă  la suite de la rĂ©volution de 1830. Ainsi naquit un genre empli de contradictions et mis au grand jour par ses publications Ă  portĂ©e humoristique. Au carrefour d’une situation politique singuliĂšre (rĂ©volution, restauration, rĂ©volution), d’un dĂ©veloppement de la presse d’opinion et de l’évolution des procĂ©dĂ©s de reproduction, Philipon composa avec l’ensemble de ces Ă©lĂ©ments afin de mener une critique caustique du pouvoir. L’une des cibles prĂ©fĂ©rĂ©es de Philipon Ă©tait, naturellement, le roi bourgeois Louis-Philippe, devenu « Roi-Poire »3. Ce roi qui exigeait un cachet Ă©levĂ© pour lui permettre de publier ne pouvait Ă©chapper Ă  la critique de son dessin4. Ainsi, Philipon ne perdit pas de temps en rĂ©alisant les Croquades ci-dessous lors de son audience tenue le 14 novembre 1831. Ces dessins furent signĂ©s par Philipon le 15 novembre et publiĂ©s dans un supplĂ©ment au numĂ©ro 56 de La Caricature le 24 novembre. Les planches ne furent pas numĂ©rotĂ©es mais ont toutefois Ă©tĂ© rĂ©Ă©ditĂ©es l’annĂ©e suivante, dans le numĂ©ro 65 du 26 janvier.

Charles Philipon, Croquades faite à l’audience du 14 novembre 1831, Gallica (BNF).

Le cheminement graphique conduit Philipon Ă  passer du portrait de Louis-Philippe Ă  la figuration d’une poire par les stades intermĂ©diaires d’une dĂ©monstration tendancieuse. ConsidĂ©rĂ© aujourd’hui comme le symbole de l’art caricatural, cette assimilation ne fut possible que grĂące Ă  la reproduction Ă  fort tirage et Ă  l’adaptation de la poire au sein de nombreux numĂ©ros de La caricature, obĂ©issant Ă  plusieurs schĂ©mas5. On trouve aussi, au dĂ©partement Estampes et Photographie de la BnF, un dessin Ă  la plume et Ă  l’encre brune, datĂ© de 1831. Autre exemple de lithographie pleine page d’une caricature parue le 23 fĂ©vrier 1832 (avec peut-ĂȘtre une influence de FĂŒssli ?) :

La Caricature, 23 février 1832, « Le Cauchemar » (Gallica, BnF)

La dĂ©fense de Philipon lors de ces dĂ©boires judiciaires sont tout aussi cruciaux que ses desseins : « Si pour reconnaĂźtre le monarque dans certaine caricature, vous n’attendez pas qu’il soit dĂ©signĂ© autrement que par la ressemblance, vous tombez dans l’absurde. Voyez ces croquis informes auxquels j’aurais peut-ĂȘtre dĂ» borner ma dĂ©fense. Ce croquis ressemble Ă  Louis-Philippe, vous condamnerez donc ! Alors il faudra condamner celui-ci, qui ressemble au premier, puis condamner cet autre, qui ressemble au second. Et enfin, vous ne sauriez absoudre cette poire, qui ressemble aux croquis prĂ©cĂ©dents, Ainsi, pour une poire, pour une brioche, et pour toutes les tĂȘtes grotesques dans lesquelles le hasard ou la malice aura placĂ© cette triste ressemblance, vous pourrez infliger Ă  l’auteur cinq ans de prison et 5 000 francs d’amende. Avouez, Messieurs, que c’est lĂ  une singuliĂšre libertĂ© de la presse ! »6.

L’image de la poire fut utilisĂ©e par Isabey afin de marquer une analogie sans consĂ©quence (voir le Portrait-charge d’Alexandre du Sommerard, dessin au lavis, BnF, dĂ©partement Estampes et Photographie). Philipon la transforma en arme dangereuse. Ce qui est Ă  charge, c’est surtout la parabole menant de la figure royale Ă  une vulgaire poire, via ce « morphing »7 rabaissant. Cette assimilation laisse prĂ©sager une stupiditĂ© du monarque, et, a fortiori, de toute la classe politique soutenant le rĂ©gime. L’artiste identifierait donc la poire pour n’en faire que le cas particulier mais symbolique d’une espĂšce. Un roi Ă  l’image d’une poire, c’est un roi mou, tant dans sa prestance que dans sa politique, l’analyse demeure propre au lecteur ou Ă  la lectrice. Par ces Croquades, Philipon initia une grande pĂ©riode de la caricature française. L’utilisation de la poire n’était en rien novatrice. Elle le fut, toutefois, dans un contexte politique, devenant ainsi Ă©minemment subversive. La loi du 9 septembre 1835 proscrit toute caricature politiques, amenant ainsi les caricaturistes Ă  exploiter le dessin de meurs en s’intĂ©ressant aux types sociaux reprĂ©sentatifs, avec parfois une critique voilĂ©e et davantage implicite du pouvoir.

Parmi les nombreuses reprisent du thĂšme de Philipon et consorts de La Caricature, nous trouvons ces productions :

Projet d’un monument Expia-poire Ă  Ă©lever sur la place de la rĂ©volution, prĂ©cisĂ©ment Ă  la place oĂč fut guillotinĂ© Louis XVI inventĂ© par Ch. Philipon et dessinĂ© par M…., 1832, Gallica (BNF).

Cette lithographie va encore plus loin dans la caricature de Louis-Philippe assimilĂ© Ă  une poire puisqu’au-delĂ  mĂȘme de la personne du roi, sa prĂ©sence Ă  travers les monuments Ă©rigĂ©s Ă  sa gloire son dĂ©tournĂ©s. Ainsi, en plus de sa personne, c’est Ă©galement sa place dans le tissu urbain qui est moquĂ©e. Il semble incongru, au premier abord, de voir apparaĂźtre une poire gĂ©ante sur un lieu aussi symbolique que la place de la RĂ©volution. La dĂ©rision urbanistique est d’autant plus forte que la lĂ©gende fait remarquer que cette place est le lieu oĂč se tint le rĂ©gicide officiel de Louis XVI, dont Philippe-ÉgalitĂ©, le pĂšre de Louis-Philippe, pris part en votant en faveur de sa mort. Enfin, Philipon signale que le dessin n’est pas directement de lui, mais d’un auteur inconnu dont on ne sait que l’initiale. Il s’agit pour lui de couvrir ce dessinateur en ne donnant que sa propre identitĂ©, dĂ©jĂ  connu des tribunaux et du roi.

La Caricature morale, politique et littéraire, Auguste Bouquet in La Caricature (Journal) n°115, 17 janvier 1833, Gallica (BNF).

La figure de la poire Ă©tant connue depuis deux annĂ©es Ă  travers le journal La Caricature, cette illustration d’Auguste Bouquet tĂ©moigne de la popularitĂ© du dessin parmi les classes populaires. Il reprĂ©sente ici un groupe de trois enfants dessinant sur les murs des poires trĂšs similaires Ă  celles de Philipon. Une dame les surprend en les grondant par la fenĂȘtre, avec la lĂ©gende suivante : « Voulez vous aller faire vos ordures plus loin, polissons ! ». La poire la plus haute sur le mur semble ĂȘtre la plus Ă©toffĂ©e et la plus ressemblante Ă  un visage humain.

Un autre journal de Philipon, Le Charivari, fondĂ© en dĂ©cembre 1832, exploita Ă©galement la figure de la poire. AprĂšs le prototype La Caricature, ce journal proposait Ă  la lecture de nombreuses charges Ă  l’endroit de la Monarchie de Juillet. Il s’agirait du premier quotidien illustrĂ© satirique du monde, qui parut jusqu’en 1937. La prouesse de ce pĂ©riodique rĂ©side dans sa capacitĂ© Ă  renouveler sa force crĂ©ative de caricature afin de donner un point de vue dissident dans le fond et dans la forme. Les deux forment une symbiose dans certaines Unes, notamment avec des dessins et calligraphies piriformes.

Cette « poire royale » eut une influence certaine sur SergueĂŻ Eisenstein (nĂ© MikhaĂŻlovitch Eisenstein). Il s’agit d’un cinĂ©aste russe ayant vĂ©cu sous la pĂ©riode soviĂ©tique. NĂ© en 1898 et mort en 1948, il est l’une des grandes figures du cinĂ©ma soviĂ©tique, avec notamment les films La GrĂšve (1925) et Le CuirassĂ© Potemkine (1925). Outre ses activitĂ©s de rĂ©alisateur, Eisenstein fut Ă©galement un dessinateur trĂšs prolifique. Il y aurait, au total, plus de 10 000 rĂ©alisations picturales sorties de la main d’Eisenstein, dont seule une infime minoritĂ© a Ă©tĂ© publiĂ©e. Celles prĂ©sentĂ©es ci-dessous tĂ©moignent d’une rĂ©utilisation de la poire crĂ©Ă©e par Philipon avec l’image de Louis-Philippe8 :

SergueĂŻ Eisenstein, Sans titre, 1914, encre sur papier, carnet 1423, fonds 1923-1, RGALI, Moscou.

Sur ce dessin, Eisenstein semble mettre en scĂšne le Tsar, Ă  gauche, dont les rĂȘves semblent habitĂ©s par le diable en personne. Le cauchemar est mis en scĂšne Ă  droite oĂč le dessinateur s’attaque au Kaiser Guillaume II, ne ressemblant pas directement Ă  une poire. NĂ©anmoins, Ă  l’instar de Louis-Philippe, le Kaiser se voit dĂ©possĂ©dĂ© de son corps. Eisenstein rĂ©utilise la poire, arme d’attaque de la tradition caricaturale française, pour stigmatiser les acteurs de la PremiĂšre Guerre mondiale.

SergueĂŻ Eisenstein, Sans titre, 1915, encre sur papier, carnet 1424, fonds 1923-, 1, RGALI, Moscou.

Parmi ces dessins anonymes d’Eisenstein, nous pouvons discerner, sur la figure de gauche, un personnage portant une queue de cheval, Ă©trangement apparentĂ©e Ă  la forme d’une poire couchĂ©e. ComparĂ©e aux autres figures prĂ©sentes sur ce dessin, il semblerait qu’il s’agisse de caricatures sans aucune rĂ©fĂ©rence. Un soviĂ©tique aurait sans doute compris ces dessins en 1915 si ce groupe de dessins avait Ă©tĂ© publiĂ©. Toujours est-il que l’image d’une poire couchĂ©e n’est pas une hallucination ou un quelconque fantasme ; comme en tĂ©moigne le dessin suivant :

SergueĂŻ Eisenstein, Sans titre, 1915, encre sur papier, carnet 1424, fonds 1923-, 1, RGALI, Moscou

Enfin, dans le dernier mouvement de cette Ă©tude, aprĂšs les annĂ©es 1830 pour Philipon et 1914-1915 pour Eisenstein, nous nous intĂ©ressons maintenant Ă  la reprise de la figure fruitiĂšre par un journal outre-Rhin. L’image de la poire comme charge Ă  l’encontre d’une personne trouva sa postĂ©ritĂ© grĂące Ă  la main de Jean Mulatier, un français dessinant pour le journal allemand Der Spiegel en 1976 :

Jean Mulatier, page de titre de l‘hebdomadaire Der Spiegel, n°. 35, 23 aoĂ»t 1976

Paru dans Der Spiegel en 1976, le portrait en forme de poire exagĂšre les traits de Helmut Kohl, « Der Herausforderer » (« Le candidat de l’opposition »). De fait, l’homme politique de gauche s’était prĂ©sentĂ© Ă  l’élection de la chancellerie la mĂȘme annĂ©e, en 1976. Toutefois, c’est Helmut Schmidt (SPD9 puis SPD-FDP) qui remporta cette Ă©lection, chancelier depuis 1974 qui ne fut donc pas inquiĂ©tĂ© par l’opposition du CDU10 incarnĂ©e par Kohl. Der Spiegel est un journal classĂ© plutĂŽt Ă  gauche. Dans son numĂ©ro du 23 aoĂ»t 1976, il assimile Kohl Ă  une poire. Jean Mulatier est un dessinateur français collaborateur du journal, habituĂ© Ă  transmettre des caricatures bienveillantes et des pages de titres.

NĂ©anmoins, au-delĂ  de cette blague sans vĂ©ritable sens, Ă©ventuellement une rĂ©fĂ©rence aux travaux de Philipon et Daumier sur Louis-Philippe, l’image de la poire va finir par coller Ă  l’image de Helmut Kohl, l’une s’associant Ă  l’autre grĂące Ă  la presse satirique. Il arrive parfois que l’histoire puisse se rĂ©pĂ©ter, non plus avec le roi bourgeois en France, mais avec un candidat Ă  la chancellerie en Allemagne.

Klaus Staeck, affiche, 1983, impression offset, Ă©dition Staeck

La presse allemande va alors utiliser l’image de la poire consĂ©cutivement Ă  sa premiĂšre apparition dans Der Spiegel. Ici, Klaus Staeck ne caricature pas Kohl Ă  proprement parler, mais identifie le fruit Ă  Kohl sans aucune transition. « Ich bin der geistige FĂŒhrer in diesem unserem krisengeschĂŒttelten Land », c’est-Ă -dire « Je suis le leader de notre pays secouĂ© par la crise ». Toujours identifiĂ© comme candidat de l’opposition en vue du titre de chancelier, Helmut Kohl est assimilĂ© Ă  une poire pourrie parlant en son nom avec le pronom personnel « Ich ». Le contexte politique allemand avait changĂ© puisqu’en 1982, Kohl a Ă©tĂ© nommĂ© chancelier. L’annĂ©e suivante, date de publication de cet offset, servira lors des Ă©lections Ă  fortifier sa prise de pouvoir.

Hans Traxler (créateur), page de titre du périodique satirique Titanic, mars 1983, n ° 3

Enfin, cette affiche fait Ă©cho aux Ă©lections anticipĂ©es souhaitĂ©es par Helmut Kohl l’annĂ©e suivante, en 1984. Il s’agit ici d’un Ă©lecteur sur le point de croquer une poire, celle-ci ayant les traits dessinĂ©s de Kohl. Ainsi, le fruit nu de l’image prĂ©cĂ©dente renoue avec les traits exagĂ©rĂ©s de l’homme politique. La mise en scĂšne permet de rĂ©aliser le jeu de mots « Jetzt hat der mĂŒndige BĂŒrger das Wort! », Ă  savoir : « Le citoyen Ă©mancipĂ© Ă  le droit de parole/a le droit de mordre ! ». Cette image du Titanic, journal satirique assez populaire en Allemagne, remet en doute la lĂ©gitimitĂ© de Kohl en tant que chancelier. Pourtant, Helmut Kohl resta au pouvoir de 1982 Ă  1998 (quatre mandats consĂ©cutifs, 1982-1987, 1987-1991, 1991-1994 et enfin 1994-1998), soit le plus long mandat depuis Bismarck, lui-mĂȘme premier chancelier du pays. Son gouvernement fut marquĂ© par la politique de rĂ©unification en 1990. Durant les annĂ©es 1980, aprĂšs avoir renier son image de poire, il finit par l’accepter et en jouer, Ă  l’instar d’une affiche politique le reprĂ©sentant, mangeant une poire.

En conclusion, l’image de la poire au sein de la caricature, qu’elle soit publiĂ©e ou non, dans la presse satirique ou publiĂ©e pour un public restreint, fut prĂ©sente de maniĂšre ponctuelle. Sa crĂ©ation fut le fruit d’un caricaturiste ayant initiĂ© un vaste mouvement de production en France, accompagnĂ© de collaborateurs, dont HonorĂ© Daumier, et aidĂ© de son journal La Caricature. DĂ©fiant le roi Louis-Philippe en le comparant Ă  une poire, cette charge semblant vulgaire et puĂ©rile au premier abord, n’eut de salut que grĂące Ă  la rĂ©ponse du roi lui-mĂȘme, faisant tout pour interdire la diffusion de ces images. Ce raz-de-marĂ©e de poires fut ainsi abondamment diffusĂ©, et trouva mĂȘme Ă©cho en Russie oĂč Eisenstein, dessinateur hĂ©las trop mĂ©connu, s’inspira pour attribuer l’image de la poire Ă  d’autres personnages, inventĂ©s ou rĂ©els. La poire rĂ©apparut plusieurs dĂ©cennies aprĂšs, en 1976 dans la presse allemande. L’image de la poire, venant de l’inspiration d’un Français pour Der Spiegel, Ă©tait sans doute un clin d’Ɠil Ă  ses compatriotes du siĂšcle dernier, Philipon et Daumier. Ce qui n’était qu’une Une amusante eut finalement un effet dĂ©vastateur ; si bien que l’image de la poire colla Ă  Helmut Kohl tout le long de sa carriĂšre politique. Bien que cette comparaison caustique ne fĂ»t entretenue que par des journaux de presse satirique plus Ă  gauche encore de Kohl, il semblerait que cette association « Kohl-Birnen » resta ancrĂ©e dans la conscience politique de nombreux citoyens allemands.

Plus rĂ©cemment, l’image de la poire fut notamment reprise par un dessinateur publiĂ© dans une Une de Courrier International.

Courrier International, Hebdo n° 1138, 22 août 2012.

De fait, Ă  l’occasion du 100e jour suivant l’investiture de Français Hollande Ă  la prĂ©sidence, un dossier spĂ©cial revient sur la volontĂ© de Berlin, en pleine crise de l’euro, que Paris soit plus dynamique et plus entreprenant. De mĂȘme que Kohl, il s’agit d’une comparaison fortuite signifiant la mollesse aux yeux des Allemands de la politique du prĂ©sident, mais aussi peut-ĂȘtre de la sociĂ©tĂ© française dans son ensemble. Cette caricature serait certainement une rĂ©fĂ©rence Ă  la poire de Philipon, mais aussi Ă  la poire allemande de Helmut Kohl.

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Bibliographie

  • ACKERMAN A., « Les MĂ©tamorphoses de la poire : les poires de Philipon croquĂ©es par Eisenstein » in LE MEN S. (dir.), L’art de la caricature, Presses Universitaires de Paris Ouest, Paris, 2011 (EN LIGNE).
  • ERRE F., Le rĂšgne de la Poire. Caricatures de l’esprit bourgeois de Louis-Philippe Ă  nos jours, Paris, Champ Vallon, 2011.
  • LE MEN S., « Le Roi-Poire et le charivari-monstre », in Rires avec les monstres : Caricature, Ă©trangetĂ© et fantasmagorie, Illustria – Librairie des MusĂ©es, Paris, 2010.
  • PREISS N. (Ă©dition commentĂ©e), De la poire au parapluie, Physiologies politiques, HonorĂ© Champion, Paris, 1999.
  • THIVOLET M., article « Caricature », Encyclopaedia Universalis 2017.
  • THIBOLET M., article « Philipon Charles », Encyclopaedia Universalis 2017.

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Notes

1 « Charge » selon l’étymologie du mot « caricature », de l’italien « caricare », reprenant l’idĂ©e d’une charge portĂ©e Ă  l’égard de quelqu’un.
2 THIVOLET M., article « Caricature », Encyclopaedia Universalis 2017.
3 Selon la terminologie de LE MEN S., « Le Roi-Poire et le charivari-monstre », in Rires avec les monstres : Caricature, Ă©trangetĂ© et fantasmagorie, Illustria – Librairie des MusĂ©es, Paris, 2010.
4 Ces attaques envers le roi allĂšrent jusqu’à le condamner Ă  six mois de prison pour « outrages Ă  la personne du roi », s’apparentant Ă  un crime moral de lĂšse-majestĂ©.
5 Parmi ceux vus en cours : les Unes du journal oĂč l’arrĂȘtĂ© du gouvernement Ă  l’encontre du journal est publiĂ© en calligraphie reprĂ©sentant une poire. Cette dĂ©fiance visuelle fut utilisĂ©e Ă  de nombreuses reprises.
6 THIBOLET M., article « Philipon Charles », Encyclopadia Universalis 2017.
7 Anglicisme totalement anachronique mais qui dĂ©crit bien ce passage progressif d’une entitĂ© Ă  une autre, signalant souvent une certaine proximitĂ©.
8 ACKERMAN A., Les MĂ©tamorphoses de la poire : les poires de Philipon croquĂ©es par Eisenstein in LE MEN S. (dir.), L’art de la caricature, Presses Universitaires de Paris Ouest, Paris, 2011.
9 Le Parti social-dĂ©mocrate, plutĂŽt situĂ© au centre-gauche de l’échiquier politique. Le Parti libĂ©ral-dĂ©mocrate (FDP) Ă©tant situĂ© plus Ă  droite.
10 Union chrétienne-démocrate, généralement catégorisé centre-droit.

Alexandre Wauthier