Il m’est impossible de me souvenir ni quand ni comment j’ai découvert la musique de Tristan Allen. D’après mes enregistrements Last.fm, ce devait être en octobre 2023. J’avais aimé, puis j’ai encore plus aimé à force de réécouter. Comme l’artiste sort un album au moment où je commence à écrire cet article, je surfe sur l’actualité musicale d’Allen !
J’étais surpris de voir à quel point son travail était un peu passé sous les radars, alors qu’Allen compte parmi les plus précieux pour celles et ceux qui aiment le piano et le minimalisme. J’ai toutefois pu m’aider de quelques sources pour retracer son parcours musical. Alors, autant commencer par le commencement.
Le premier projet musical de Tristan Allen, originaire de Saratoga Springs, dans l’État de New York, voit le jour en décembre 2010. L’artiste a 18 ans lorsque paraît un E.P. sobrement intitulé I-V, équivalent au nombre de pistes. Pas de piège. Le morceau d’ouverture, Set In Motion (I), rappelle les longues notes de Lubomyr Melnyk dans lesquelles on se noie :
C’est un premier coup d’éclat très réussi, j’aime particulièrement la quatrième piste Oscar (II), qui raconte une histoire comme un piano accompagnerait un film de cinéma muet ; un film un peu effrayant, avec des rebondissements. Il n’y a pas de hasard : Allen a commencé à composer à partir de ses 13 ans. Cette atmosphère dark cabaret ne vient pas de nulle part. On trouve la clé dans la dernière piste : János vs Wonderland a été enregistré à 4 mains, avec la musicienne Amanda Palmer. C’est elle qui a mis en lumière Tristan Allen, alors pianiste en herbe. Fin août 2010, alors qu’elle rentrait d’une répétition, Palmer a croisé un groupe d’étudiants du Berklee College of Music, le dernier jour du stage d’été de cinq semaines.
Allen, âgé·e de 16 ans, fait une rencontre fortuite de Palmer et découvre qu’il s’agit ni plus ni moins de la chanteuse et pianiste du groupe The Dresden Dolls. Le courant passe si bien que Palmer prend Allen sous son aile afin d’enregistrer cette première production. Les deux pianistes ont dû apprendre l’une de l’autre lors de l’enregistrement. À l’époque, Palmer affirmait qu’Allen avait le même genre d’esprit percussif et improvisateur qu’elle (Boston Herald). La célébrité d’Amanda Palma a permis de mettre en lumière ce projet musical et d’assurer son financement collaboratif en ligne par le biais de la plateforme Kickstarter (Blog de Palmer). Le disque paraît sur le label 8ft. Records, sur lequel son signées les Dresden Dolls.
Ce premier coup de projecteur avait donc connu un certain succès. Le Berklee College of Music de Boston avait publié un article au sujet de la genèse de cette première parution et présentait l’artiste en ces termes :
La musique de Tristan Allen est du piano solo. Elle mêle des passages rythmiques improvisés empreints d’émotion à une dimension dramatique, à la fois texturale et cinématographique, et évoque l’univers de ses maîtres, Philip Glass, Steve Reich, Erik Satie et Yann Tiersen. Son éducation a nourri son inspiration artistique : sa mère, originaire de Montréal, est professeure de danse à l’université, et son père est un scénographe de renom. La famille a vécu plusieurs années au Japon. Actuellement en terminale au lycée de Saratoga Springs, Allen envisage d’étudier le piano et la musique électronique à l’université.
Je traduis comme je peux. En tout cas, je comprends mieux pourquoi j’apprécie son travail. Les noms cités renvoient à tout ce que j’écoute, ici avec une âme nouvelle et une incarnation qui correspond à ce que j’aurais aimé écouter, dans le prolongement de ces « maîtres ». L’influence de son professeur Andy lorio a également été déterminante, l’encourageant notamment à orienter sa créativité sur le chemin de l’improvisation. Il faut savoir être patient. Quand arrive la suite du premier opus I-V ? Réponse : 8 ans plus tard ! Toujours sur le même label qu’Amanda Palmer, Tristan Allen propose la suite, VI-X, son deuxième E.P., après avoir collaboré en 2014 dans le projet musical collectif Nue.
Après avoir quitté Boston pour Brooklyn, Allen continue d’explorer toutes les possibilités offertes par la composition au piano. On retrouve l’alternance entre un jeu contemplatif et des notes saccadées rompant le premier rythme. Cette manière de composer, très imagée et narrative, me rappelle le morceau que je préfère dans le répertoire de Sophie Hutchings : Seventeen. Laisser au morceau le temps de se développer est aussi une capacité prodigieuse de Tristan Allen, c’est pourquoi j’ai particulièrement apprécié Tunnel Music, l’avant-dernier morceau :
En 2019, l’artiste participe à l’élaboration de l’album Bao Bei du groupe de métal DENT, lui permettant de réaliser une tournée en Chine. Et après ? À quand un album complet de Tristan Allen ? 5 ans, exactement. Et c’est à travers ce premier album que j’ai découvert sa musique. Il s’agit de Tin Iso and the Dawn, sorti sur le label RVNG International. En y repensant, je me dis que c’est peut-être à travers ce label que j’ai découvert Tristan Allen. Parmi les artistes signés par RVNG, on trouve M. Sage, que j’écoutais énormément, mais aussi Emily A. Sprague, Ariel Kalma, David Moore, Oliver Coats ou encore Visible Cloaks. Le label est spécialisé dans la musique ambient, new age et électroacoustique. Avec le premier album de Tristan Allen, on entre dans une autre dimension.

Tin Iso and the Dawn (2023) est le premier volet d’une trilogie mythique et, quelque part, mystique, retraçant la transformation d’un mortel en divinité par la découverte du feu. Le premier morceau, sobre et introductif, d’où son nom Opening, fait le lien avec les compositions des deux E.P. précédent. C’est bien le piano qui ouvre et qui ferme l’album, mais, dès le deuxième morceau intitulé Act I: Stars and Moon, on entre dans une autre dimension : il n’y a pas que du piano, et les différents instruments installent une ambiance, un décor encore plus fécond.
Cet album peut s’écouter pour ce qu’il est, mais sa conception entre en résonance avec l’histoire visuelle qu’Allen incorpore : la marionnette. Sans en être particulièrement adepte, encore moins connaisseur, j’ai une certaine affection pour le monde de la marionnette, célébré tous les deux ans dans ma ville d’origine, Charleville-Mézières. C’est à travers le Festival mondial des théâtres de marionnettes que j’ai en partie construit ma culture visuelle : cet art de rue, vivant, rythmé et populaire en Europe. En 2017, j’avais été impressionné par la venue, au Festival, d’un orchestre sundanais jouant un Wayang Golek pendant 5 heures, sur la place Ducale (page 41 de cette brochure). Évidemment, il est difficile de tout suivre et, encore plus, de tout comprendre, mais j’avais énormément apprécié la volonté de montrer comme était conçue l’art du spectacle de marionnettes hors de nos référentiels occidentaux.
Cette digression personnelle n’est pas anodine : les sonorités qui accompagnent le spectacle de Tristan Allen sont inspirées du gamelan indonésien et le théâtre balinais, que j’évoquais succinctement sur ce blog, dans un article sur le groupe Macha. Avec l’album Tin Iso and the Dawn, la musique est la fondation, et la marionnette est le véhicule qui permet de la raconter. Allen a suivi une formation de marionnettiste auprès de Mike Leach, qui lui a enseigné pendant six mois comment manipuler correctement une marionnette. Cette formation lui a ensuite permis d’obtenir un poste d’artiste au prestigieux théâtre Puppetworks. Ce qui aide, dans cette acculturation, c’est également l’influence du Bread and Puppet Theater, tenu par son père. Dans une interview en 1 minute, l’artiste évoque le fait que « Personne ne choisit vraiment de devenir marionnettiste. Les gens y arrivent souvent par accident, après avoir voulu être acteur, musicien, ou artiste, et puis ils réalisent : « En fait, je veux jouer tous les rôles. » C’est ce qui m’est arrivé. Et une fois que tu es dedans, tu comprends que c’est un art qui exige une discipline presque physique. »
Le premier album est donc instrumental et l’histoire est librement inspirée de l’opéra en trois actes de Richard Wagner, Tristan et Isolde (1865). Il a été composé et enregistré entre 2015 et 2022 dans différents appartements, de Boston à Brooklyn, avec des enregistrements de terrain réalisés dans des lieux chargés d’émotion pour l’artiste : le nord de l’État de New York – où Tristan a grandi ; le Québec – où vivent la plupart de ses proches ; et le Japon – où l’artiste a brièvement vécu durant son enfance, comme je l’évoquais plus haut (RVNG). L’œuvre n’est pas une réinterprétation directe du mythe wagnérien – lui-même écrit et composé d’après la légende médiévale celtique de Tristan et Iseut – mais plutôt une réinvention : Allen apporte sa propre créativité pour transformer l’histoire initiale en une fable moderne sur la perte, la lumière et la renaissance. Le véritable coup de génie de Tristan Allen, c’est le quatrième acte de l’album :
J’évoquais mon intérêt pour le long morceau Tunnel Music. Ici, avec une musique enrichie de divers instruments, Act IV: Death and the Dawn constitue l’un des morceaux les plus vibrants que j’ai pu entendre. La fragilité des cordes qui ouvrent le morceau fait croire que toute l’histoire pourrait s’effondrer en un instant. Au lieu de ça, le mouvement se libère et se recréé une minute après. Je ne résiste pas à l’envie de partager le clip vidéo, tout aussi magistralement exécuté. C’est la profondeur de ce morceau qui m’a véritablement stupéfié et donné envie d’écrire sur la musique de Tristan Allen.
Ces captations de théâtre de marionnettes donnent envie d’assister au spectacle complet. Allen évoque sa pratique artistique, à la fois musicale et théâtrale, de cette manière :
Pour moi, la marionnette est une façon de transformer des objets inanimés — voire des parties de ton propre corps, qui sont pourtant animées — en créatures vivantes. C’est un acte de magie pure : prendre ce qui ne respire pas et lui insuffler une présence, une intention, une histoire. Même ton bras, ton doigt, ou un morceau de bois peuvent devenir un personnage, à condition que tu leur donnes cette étincelle.
Et c’est exactement ce que je fais avec la musique aussi. Je veux créer une musique qui sonne comme de la fantasy, qui donne l’impression d’avoir été composée par une culture qui n’existe pas sur Terre. J’ai toujours été obsédé par la construction de mondes (worldbuilding), mais pas seulement dans les livres ou les jeux — je veux que la musique elle-même puisse porter une narration immense, sans imposer d’histoire précise. La musique vient en premier : elle définit le temps, l’espace, les contours d’un univers. Ensuite, la marionnette intervient pour y ajouter une couche narrative, visuelle, presque tactile.

Cette nouvelle force créatrice acquise donne lieu à un véritable défi : c’est une façon de donner forme à l’invisible — que ce soit à travers une marionnette qui marche enfin après des mois d’efforts, ou une mélodie qui évoque un monde qui n’existe pas. Finalement, c’est ça, le vrai pouvoir de l’art : créer un espace où les autres peuvent rêver à leur tour. J’écris ces mots en terminant l’écoute de l’album par Closing, morceau instrumental qui clôt l’album, dont l’esprit me rappelle l’album Charcoal de Brambles.
À la fin du mois de mars 2026, au moment où je fais paraître cet article, Tristan Allen propose le deuxième volet de cette trilogie d’albums : Osni the Flare – Osni l’Étincelle -, toujours signé chez RVNG. Osni the Flare raconte l’histoire d’un personnage mortel, Osni, qui s’éveille dans un jardin et cueille les pommes d’un arbre. Appelé par un plongeon imbrin (loon), Osni part protéger l’arbre du froid de l’hiver. Quand le plongeon imbrin est dévoré par un Dragon, Osni s’aventure dans ses entrailles et y découvre des braises. En offrant ces braises à l’arbre, celui-ci s’embrase — c’est l’origine même du feu. Iso, dieu de la mer, intervient alors avec un déluge qui noie le jardin d’Osni.

À sa mort, l’âme d’Osni entre dans le royaume des ombres pour rejoindre Tin et Iso, devenant ainsi la divinité du feu : Osni l’Étincelle (RVNG). Tout ceci est une sorte de « légende » qui explique comment le feu est apparu dans un monde imaginaire, rappelant certains mythes européens, notamment grecs, comme si Prométhée avait pu échapper aux dieux pour être vénéré par les humains. Construit comme le premier album, cette suite comprend un premier morceau intitulé Osni Opening. Ensuite, le morceau, Act I : Garden, compte parmi les premiers titres dévoilés avant la parution de l’album, sous la forme d’un clip vidéo très réussi.
Alors que le premier album, Tin Iso and the Dawn, adoptait un point de vue narratif davantage distancié, ce projet se révèle plus humain et vulnérable. Parmi les péripéties affrontées par Osni, il y a par exemple sa rencontre avec un dragon, dont Allen invente la langue, à laquelle on assiste dans le clip vidéo du morceau Act III : Rite. Parmi les titres que j’ai beaucoup appréciés sur cet album, il y a aussi celui qui précède Rite : Act III: Umbra, dont les sonorités se rapprochent de l’ambient. Autres coups de cœur, dans le premier acte : Act I: Garden et Act I: Loon. L’atmosphère onirique installe d’emblée une ambiance particulière. Les instruments sont utilisés de manière assez différente par rapport à l’album précédent. Ce qui m’a surtout impressionné, c’est le dernier mouvement du dernier acte, Act IV: Everglow. Le titre, que l’on peut traduire par lueur éternelle, fait appel à un mur de son, cathartique, qui submerge les oreilles. Il a d’ailleurs été diffusé sous la forme d’un clip vidéo :
Le feu représente ici la découverte, la lumière, mais aussi la destruction et la renaissance. C’est un élément central qui change tout : il éclaire, réchauffe, mais peut aussi brûler. Dans cette histoire, Osni découvre des braises dans le ventre d’un dragon, ce qui déclenche sa transformation. Avec cet album enregistré sur quatre ans, Tristan Allen utilise notamment l’orgue à pompe, l’ocarina ou encore le piano jouet pour habiller musicalement son œuvre de marionnettiste.
L’histoire est divisée en quatre actes (Garden, Dragon, Umbra et Everglow), à l’image des saisons ou des étapes d’une vie. Chaque acte représente une phase du voyage d’Osni, avec l’innocence, le l’altérité, l’ombre (la mort), et la lumière éternelle (une nouvelle vie). Le travail visuel proposé par Allen est très riche et documenté, ce qui permet de s’approprier le narratif malgré l’impossibilité d’assister au spectacle de marionnettes. Sur son site internet, l’artiste a dédié une page, World, au récit de ce deuxième volet.
On y trouve notamment le plongeon imbrin aux ailes articulées, dont la silhouette rappelle, par exemple, le Wayang Kulit javanais (consulter cet article de The Public Domain Review, pour comparer). Sur les réseaux sociaux, j’ai pu trouver le superbe extrait vidéo ci-dessus (Facebook).
Avec ce deuxième opus, on attend le dernier volet de la trilogie avec impatience ! D’ailleurs, avec l’URL de la page World ayant la forme »world-1″, cela suggère peut-être que l’histoire musicale de Tristan Allen s’écrira probablement à travers d’autres mondes.
(photographie de couverture : Act By Act: Tristan Allen – Tin Iso and the Dawn, 2024)
Alexandre Wauthier