Vanessa Wagner : minimalisme et musique électronique (#8)

En France, nous avons la chance d’avoir une filiation directe avec la musique minimaliste, surtout à travers ceux qui ont inspiré le mouvement, comme les musiciens, décriés à leur époque, Erik Satie, Maurice Ravel et Claude Debussy. Pourtant, existe-t-il des pièces plus belles que le Clair de Lune, les Jeux d’Eau, les Mirrois, les Gymnopédies ou les Gnossiennes ? Fort heureusement, le temps leur a rendu justice, et les sonorités de Satie, Ravel et Debussy ont eu le temps d’irriguer de nombreuses oreilles, bien au-delà de l’hexagone. Par ailleurs, de ce milieu classique est apparu la musique électronique, pour laquelle la France a également contribué. Après les apports symphoniques d’Edgard Varèse et la mise au point du Theremin par Monsieur Theremin, la France post-Seconde Guerre mondiale joua un rôle de premier plan dans la conception d’une musique créée et enregistrée à partir d’instruments nouveaux. Sans surprise, on cite le travail de Pierre Schaeffer, et on s’arrêtera là ! L’intérêt de cet article consiste à évoquer une figure française contemporaine qui a su se nourrir à la fois des premiers minimalistes ainsi que des pionniers de la musique électronique.

Vanessa Wagner jouant du piano lors d’un concert, Infiné Music, Wikimedia Commons

Vanessa Wagner est née en 1973. Elle fut formée au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris. Nous n’allons pas faire une biographie détaillée, mais ce simple élément permet de comprendre que Vanessa Wagner est une pianiste de formation classique. Pourtant, loin de se cantonner aux compositeurs pour piano, son instrument de prédilection, elle fait preuve de curiosité au point de créer sa propre musique et d’inclure des classiques en compagnie d’artistes électroniques. Cette démarche garantit un renouvellement dans sa conception musicale. Tel fut le cas avec Statea, un album réalisé en collaboration avec le producteur de musique électronique Murcof. Cet artiste mexicain, actif depuis les années 2000, est aussi intéressé par un son pur, ambient et calme. Vanessa Wagner, qui avait jusqu’alors interprété des morceaux classiques, se les approprient pour y ajouter une production hybride entre son instrument de prédilection et des nappes électroniques, façonnant de nouveaux horizons musicaux. Statea, sorti en 2016 chez l’excellent label français Infiné, est une compilation de classiques du minimalisme par Wagner et Murcof. L’album, ambitieux, débute par une adaptation de John Cage et de son hypnotistant In a Landscape. Ces dix minutes de voyage ont donné lieu à un clip vidéo publié par le label :

La deuxième piste, longue de 9 minutes, est une reprise complète des Variations for the Healing of Arinushka d’Arvo Pärt. Wagner avait déjà pu reprendre des pièces de Pärt, notamment son excellente interprétation de Pari Intervallo. Arvo Pärt est, à mon sens, le compositeur minimaliste universel : difficile de ne pas apprécier sa musique, que vous soyez croyant ou non, expert ou profane, sa musique s’adapte à toutes les oreilles. Ici, les Variations recomposées renforcent la gradation du morceau.

Loin de se cantonner aux minimalistes issus de la musique classique, Wagner et Murcof ont rendu hommage, dans le 3ème morceau, à la composition d’Aphex Twin, April 14th. Figure clé de la musique électronique, notamment de la techno et de l’intelligent dance music (IDM), le musicien irlandais n’en est pas moins un remarquable compositeur, tant pour l’ambient que pour le minimalisme au piano. Le morceau April 14th hante la discographie de Wagner, puisqu’il apparaît dans cet album, mais également dans un EP sorti fin 2017, à la fois sous la forme d’une version propre à elle et comme reprise de Loscil, énième compositeur électronique et ambient remarquable.

L’album Statea immortalise une collaboration riche et intéressante. Les trois premières pistes sont d’un très grand intérêt pour la musique minimaliste et la musique électronique. Murcof et Wagner ont réitéré l’expérience, donc, par le biais de plusieurs Extented Plays (EP). Le dernier morceau de Statea était une reprise de Metamorphosis 2 de Philippe Glass, les deux musiciens ont choisi de puiser de nouveau dans le répertoire du célèbre minimaliste pour adapter cette fois-ci le 4ème mouvement de la suite.

Vanessa Wagner puise son inspiration de morceaux mélancoliques, provenant à la fois du classique et de la musique « populaire », comme le rock indépendant. En 2019 paraît l’album Inland, compilant de nombreuses pièces minimalistes pour piano et interprétés par Wagner, seule. On y retrouve notamment le grand minimaliste belge Wim Mertens.

Cette sortie donne lui à Inland Versions, un bref recueil de réinterprétations issues dudit album. Les personnes créditées dans ces reprises montrent le large panel d’artistes sollicitées par Wagner, et montre l’éclectisme de ses inspirations. Ainsi, le projet allemand GAS, initié par Wolfgang Voigt, reprend Wim Mertens. La pionnière de la musique électronique Suzanne Ciani apparaît sur la reprise d’un titre de Moondog. Dès la fin des années 1960, elle étudia à l’université californienne de Berkeley et utilisa le Moog pour composer sa musique. Elle est l’une des plus grandes figures féminines de la musique minimaliste, avec Éliane Radigue, musicienne française pionnière du drone. Enfin, dans un registre davantage électro-industriel, le finlandais Vladislav Delay apparaît sur une reprise du minimaliste britannique Michael Nyman.

Cet intérêt pour la musique minimaliste, électronique et expérimentale n’est pas sans rappeler l’ambitieux album Minimalist Dream House, paru en 2013 chez KML Recordings. De nombreux minimalistes sont mis à l’honneur, comme Terry Riley, Michael Nyman, mais aussi des artistes qui ne sont pas issus de formations classiques, comme Radiohead, Suicide et Aphex Twin. Ce projet musical a été notamment porté par les pianistes françaises Katia & Marielle Labèque. À la différence de la démarche entreprise par Vanessa Wagner, les sœurs Labèque reprennent des morceaux électroniques pour les interpréter de manière acoustique. Cette démarche alternative contribue néanmoins à programmer une rencontre de la musique électronique avec la musique minimaliste de tradition acoustique. Cette démarche, en plus de rendre les frontières entre électronique et acoustique perméables, apporte une nouvelle conception de la musique minimaliste, et renvoie également à l’origine de sa production. Ainsi, on peut y voir une filiation avec des compositeurs comme Steve Reich, qui utilisaient les technologies de leur temps pour apporter de nouvelles méthodes de création musicale, en lien avec le courant minimaliste. En 2019, à l’occasion des 20 ans de l’album There Is A Number Of Small Things du groupe de musique électronique islandais Múm, une réédition remasterisée donna lieu à une reprise de Smell Memory entièrement acoustique par le Kronos Quartet.

Récemment, Vanessa Wagner a proposé un alliage entre son instrument de prédilection, la musique électronique avec Rone (artiste également signé chez InFiné) et l’ochestre Les Siècles. Cet ensemble montre une nouvelle facette de la musique de Wagner.

Récemment, Vanessa Wagner figurait en mai 2020 sur une compilation publiée par son label InFiné, Music Activists 2020 (From Home). Hormis la dimension résolument politique de l’album, par ailleurs produit à distance et en plein confinement, celui-ci donne lieu à de bonne découvertes comme l’apparition d’Ital Tek, de Mischa Blanos ou encore de Lucie Antunes. Le morceau de Vanessa Wagner  Time Spent, le dernier de l’album, est une reprise du groupe d’ambient norvégien Deaf Center.

Actuellement, en octobre 2020, Vanessa Wagner et son label sont très actifs pour alerter le public du danger que courent les artistes indépendants, notamment en raison d’un manque drastique de reconnaissance et de financements, courant le risque de voir la France affronter un désert culturel dans les prochaines années.

🎹

  Eerie minimalism

  Minimalisme : Partie 1, Partie 2, Partie 3, Partie 4, Épilogue

Alexandre Wauthier