Noël Nouët, dessinateur (#68)

Dans mon précédent article sur Noël Nouët, paru en juillet 2023, j‘évoquais ma volonté d’écrire un second article, qui compléterait la biographie que je tente de lui apporter. Je terminai alors mon propos par le proverbe tout vient à point à qui sait attendre待てば海路の日和あり. J’ai effectivement attendu, j’ai pris soin d’écrire sur d’autres sujets, j’ai oublié de me lancer dans cette seconde partie, j’ai procrastiné au vu du travail que cela allait me demander. J’ai tout de même eu le temps de consulter, à plusieurs reprises, ses archives personnelles et son journal donnés à la Bibliothèque nationale de France. Finalement, voici le moment de concentrer mes efforts pour retracer l’histoire de Noël Nouët lors de son retour, seul, au Japon.

Noël Nouët, page de garde de Fifty Sketches I, 1946

En effet, vers 1930-1931, sur une nouvelle demande de l’ambassade du Japon, il repart en contrée nipponne comme professeur de français à l’École des langues étrangères de Tokyo — l’actuelle Université des études étrangères de Tokyo — comment le précise l‘ambassade elle-même. Je reprends également, comme dans l’article précédent, la biographie proposée par Séverin Canal (1885-1977), correspondant de Nouët dans la durée ayant facilité le don d’une partie de ses archives à la BnF. D’après Canal, à l’École, son ami effectuait environ 32 heures par semaine. Il était également attaché au ministère des Affaires étrangères japonais pour la rédaction « de documents concernant l’affaire de Mandchourie ».

Il voyait, à Tokyo, quelques Français, les uns fixés au Japon, les autres de passage, comme le professeur René Capitant. Débordé de travail, il écrivait peu. Ce fut alors que commença sa carrière de dessinateur : généralement des dessins à la plume, croquant çà et là les paysages urbains de Tokyo, que reproduisaient les journaux japonais. Nouët était avant tout un observateur : doublé d‘un commentateur en poésie, il photographiait et dessinait concomitamment. Après avoir arpenté Paris en long, en large et en travers durant sa prime jeunesse, Nouët poursuit son exploration de Tokyo, comme s’il n’avait jamais quitté le Japon, dans le prolongement de son séjour et de sa fonction précédente, de 1926 à 1929. Avant de clore son premier séjour, il avait d’ailleurs publié, au Japon et en 1928, l’ouvrage Paris depuis deux mille ans, chez Hakusuisha, maison d’édition toujours en activité. Cet ouvrage lui permet, d’une certaine manière, de maintenir le lien avec la capitale de son pays natal tout en faisait office de guide à destination d’un lectorat installé au Japon. Les villes qui changent, Nouët les arpente. Sa démarche s’inscrit dans celles d’autres promeneurs-conteurs, certains poètes, comme Baudelaire, qui témoignent des mutations que connaît la ville. À Tokyo, ce qui frappe surtout Nouët, ce sont les changements dus au grand Séisme de 1923 du Kantō. Pire catastrophe naturelle du Japon, on dénombre au moins 100 000 morts. Tokyo fut détruite à 70 % et Yokohama, à 85 %. Adieu, les nombreuses habitations en bois. À une époque où le Japon se développe à une vitesse ahurissante, la reconstruction est le reflet de la modernité de son époque, et Nouët est là pour dessiner et immortaliser ces changements urbanistiques, par exemple avec la Cathédrale de la Résurrection de Tokyo.

Dessin de Tokyo en 1934 (Marroiak, Internet Archive)/Noël Nouët faisant un croquis dans Tokyo en 1932 (page de garde de Tokyo Ville ancienne, capitale moderne, Maison Franco-Japonaise, 1938 (reproduction personnelle)

Comme le mentionne Chris Belouad, professeur associé à l‘université de Tokyo, Nouët est un enfant du premier japonisme français : il découvre le Japon dès son enfance, par le biais d’estampes que possédait sa mère, en particulier des gravures de Kunisada et de Hiroshige. Comme je l’écrivais dans mon premier article sur la première vie poétique de Nouët, peu avant sa parution, j’ai pu constater que Chris Belouad avait publié deux articles scientifiques intitulés Noël Nouët, un artiste français dans le Japon des années 1930, le 25 mars 2023, puis Noël Nouët, peintre de Tokyo : dans les pas de Hiroshige, aux côtés de Jacoulet, le 11 avril 2023. Ces deux sources me seront très utiles pour compléter mes recherches sur l’activité plus connue de Nouët : le dessin.

Nouët a la chance d‘habiter dans le quartier central de Fujimichō, à proximité du Palais impérial. Entre deux cours, il se promène et dessine. C’est d’ailleurs la maison d’édition Hakusuisha qui lui avait permis de publier pour la première fois quelques-unes de ses œuvres graphiques en 1926, dans un mensuel intitulé La Semeuse (C. Belouad). En 1930, il publie ses croquis et dessins grâce au Japan Times, chez qui il publiera, en 1934, le recueil de 50 dessins Tokyo vue par un étranger. Dans cet ouvrage, il présente l’histoire de Tokyo et chaque illustration est accompagnée d’un commentaire. C’est un grand succès et une suite est publiée l’année suivante. Le Japan Times a mis en ligne un article en 2021 portant sur l’activité de Nouët dans le journal.

En 1932, passant les vacances universitaires au Japon, il en avait profité pour faire visite de l‘île de Kyūshū. Le 30 juillet 1932, il écrit à Canal « Au lieu de prendre banalement le train qui m’aurait conduit au but en 26 ou 27 heures, j’ai pris à Yokohama un bateau qui met six jours, à cause des escales, mais qui est bien reposant. En ce moment même, nous passons au travers de la fameuse « Mer intérieure » ; des îlots plus ou moins coniques sortent de l’horizon de tous côtés. Nous avons un temps admirable depuis le départ, et, grâce à au vent de la mer, une température supportable, tandis qu’à terre, on grille…». Il n’y a pas que la ville qui importe : quand il le peut, Nouët découvre aussi d’autres endroits dans son pays d’accueil. D’autres fois, il entreprend le long périple du retour en France : tel fut le cas 1933, pour y passer ses vacances. Il traversa alors le Pacifique, puis les États-Unis d’ouest en est, et l’Atlantique jusqu’à Bordeaux. Il rembarquera le 27 septembre à bord du Lafayette.

Écriture manuscrite de l’auteur, dans son recueil Le Parfum des troènes (16-IMPR-3245, BnF)

Changement de mode en 1934 : il emprunta cette fois le Transsibérien pour rentrer en France, à l‘occasion tragique du décès de sa mère, survenu quelque temps plus tôt. Il se rend à Puiseaux et y reste un mois, occupé avec sa sœur et son frère à régler les affaires de succession maternelle. Il fut bien obligé de rentrer au Japon, malgré l’arrivée prévue d’un enfant au printemps 1935, alors qu’il est à l’aube de la cinquantaine. À ce sujet, il écrit à son ami Canal « C’est la seule chose qui puisse nous consoler de vieillir, je crois, mais c’est tard ». L’enfant, Philippe, naquit en mars 1935, à peu près au moment où Nouët, rentré du Japon depuis cinq mois, faisait un voyage en Chine. Il porte sur ce pays un regard violemment ambivalent : « Je suis venu passer quelques semaines en Chine, et j’en remporte beaucoup d’impressions intéressantes et de sensations vives. Pékin est encore au Moyen Âge, en dépit des trams et des bicyclettes. Il y a des monuments anciens puissants, parfois beaux qui tombent plus ou moins en ruines. Il y a des trésors de peintures et des broderies dans des ruelles sordides. Il y a des défilés de chameaux laineux qui arrêtent les autos. Il y a des porteurs d’eau. Il y a des cortèges de mariage, et des funérailles aussi rutilants et comiques. Il y a des Chinois qui promènent leurs oiseaux en cage toute la journée, et — dernier trait — il y a les Japonais qui font… ce qu’ils veulent… ». Cette description immersive rend compte de la minutie avec laquelle Nouët décrit ce qu’il observe, même si, dans le cas de la Chine, il semble avoir des jugements assez cinglants, peut-être influencés par ceux qui parvenaient jusqu’à ses oreilles au Japon.

Les dessins absorbent peu à peu tous les loisirs que lui laissaient ses enseignements, et tromperaient en partie la tristesse de son interminable solitude : « c‘est ma manière de tresser de la paille dans ma prison, ou du moins, dans mon exil. Je sais que ma femme se décidera à venir me rejoindre… », écrivait-il à Séverin Canal.

Après avoir publié les deux albums de vues de Tokyo que j‘évoquais, il s‘était mis aux estampes gravées du bois, à la manière des anciens Japonais. Il faut croire que ses œuvres étaient appréciées, puisque le directeur d’un hôtel de luxe, situé au pied du mont Yama, consentait à l’héberger de temps en temps à titre gratuit, se contentant pour tout paiement de croquis de son établissement ! Le déclenchement de la guerre d’Espagne, en 1936, lui causait de vives appréhensions, aussi bien pour l’avenir de l’Europe que pour la sécurité de sa propre famille. Il en prenait un motif pour presser une fois de plus sa femme de venir le retrouver. Il ne prévoyait pas alors, ni personne, ce qui moins de dix ans plus tard allait se produire, d’abord à l’échelle mondiale, puis, en particulier, à Hiroshima et à Nagasaki.

Noël Nouët, page de garde de Fifty Sketches II, 1948

Enfin, en juillet 1937, ses vœux étaient comblés par l‘arrivée au Japon de Madame Nouët et du petit Philippe. C’était au cœur d’un été particulièrement chaud. Aussi, la famille réunie s’empressa-t-elle de fuir vers la montagne, à quatre heures de Tokyo, à 1000 mètres d’altitude, dans une station qu’il appelait Karuizawa, au pied du Mont Asana, où étaient venus, du Japon ou de Chine, une cinquantaine de Français. De là, il écrivait à Séverin Canal le 14 août 1937 : « …C’est une chose pour moi toute nouvelle que l’apprentissage du métier de papa, et je trouve bien charmant de jouer avec un bambin de 31 mois qui commence à s’exprimer… Comme celà doit te sembler drôle de me voir jouer un tel rôle, toi qui peux penser à tes petits-enfants… » Mais la guerre commencée entre le Japon et la Chine ne laissait pas de l’inquiéter, dans le cas où les puissances occidentales s’en mêleraient : cela tournerait mal pour les résidents. Dans la même lettre, il parlait également, et pour la première fois avec précision, de son journal intime : « …je puis te dire que j’ai régulièrement tenu un Journal, non seulement depuis que je suis ici, mais depuis l’âge de 18 ans. Non sans peine quelquefois. La partie concernant mon séjour au Japon pourra peut-être fournir des matériaux pour un travail ultérieur…de moi ou d’un autre ». Ce fameux journal, j’ai eu l’occasion d’en feuilleter quelques cahiers. Il s’agit d’un témoignage précieux d’un érudit à la belle écriture, témoin de l’existence de ses contemporains, parfois plus que de la sienne. Outre ses capacités d’observation, le journal de Noël Nouët est agréable à lire et, dans l’intimité, il se révèle être un catholique très droit autant qu’un commentateur aguerri de la météo et de la politique. Comme le remarquait Canal, Nouët était très au fait des décisions politiques, en temps de paix comme en temps de guerre. Ce n’était pas un rêveur aveugle ou sourd : il a vécu et réfléchit dans un contexte où le Japon était en pleine mutation, outre les évènements dramatiques qui ont eu lieu durant les décennies durant lesquels le Français fut présent.

Chris Belouad explicite la manière dont Nouët a eu une opportunité de voir son travail graphique publié sous la forme d‘estampes, à la manière, quoique moderne, du Hiroshige avec lequel il avait grandi. De fait, vers 1937, « Nouët est approché par l’éditeur d’estampes Sadaichi Doï (土井貞一, 1876-1945) pour produire une série de gravures inspirées de ses croquis. Le fils aîné de Doï, Eiichi, avait été l’élève du professeur français quand celui-ci exerçait au Lycée de Shizuoka, ce qui explique peut-être comment Doï en vint à s’intéresser à Nouët. Il est en tout cas certain que la relation entre Nouët et Doï fils a facilité la prise de contact ». Cette information est également citée par David Bull, graveur sur bois de notre époque et spécialiste de l’estampe japonaise. Il explique d’ailleurs la manière dont Doï a perfectionné une nouvelle méthode de production d’estampes, avec comme preuve un travail de Nouët :

Doï avait fondé sa maison en 1924 à Tokyo et avait vécu à San Francisco où il avait fait commerce de gravures japonaises pendant une décennie. Impressionné par le travail l’artiste français, Doï lui propose d’en faire une série d’estampes. Ainsi, une collection de vingt-quatre ukiyo-e (浮世絵, terme japonais signifiant « image du monde flottant ») en couleur, imprimés à la main selon une technique traditionnelle de gravure sur bois, voit le jour en 1937. Par cette activité qui métamorphose ses croquis et dessins en estampes colorées, ses amis en viennent à le surnommer « Hiroshige IV ». Doï joua un rôle crucial au milieu du mouvement shin hanga (新版画, littéralement « nouvelles gravures », parfois traduit en « renouveau pictural »), en proposant de nouvelles méthodes de productions et ainsi que de nouvelles gravures facilement diffusables. Le rendu graphique rappelle, en France, le travail de Henri Rivière, également marqué par le japonisme.

Bien avant Nouët, c’est en 1931 qu’il produisit notamment des œuvres de Hasui Kawase, grand maître du mouvement shin hanga. C‘est d’ailleurs grâce — ou à cause, de Kawase que j’ai découvert Nouël Nouët ! En effet, étant particulièrement friand de la beauté des estampes qu’il produit, j’ai voulu satisfaire ma curiosité en ligne grâce à la consultation de base de données immenses d’estampes de la même période et du même style. De manière compulsive, je téléchargeais et stockais sur un disque dur les images que j’affectionnais le plus, de préférence en haute résolution. J’ai toujours des tirages au papier photo de ces sélections, dont certaines ont orné mon ancien appartement. Ainsi, c’est par inadvertance que j’ai trouvé l’estampe décrite par David Bull : une scène de nuit avec un panel de lumière relativement éparse. Avec stupeur, j’ai constaté que l’estampe en question était signée « Noël Nouët », avec une écriture assez claire. Au début, j’avais pensé à un copyright élégamment camouflé, puis à un éditeur français japanophile s’étant approprié le travail d’un maître japonais : que nenni ! Peu après la parution de mon premier article sur Nouët, le compte The Cultural Tutor publiait une série de tweets sur Hasui Kawase, de quoi me motiver à enfin écrire ce second article. D’ailleurs, en lisant l’article de Chris Belouad, je suis agréablement surpris d’apprendre qu’il a découvert, par le biais d’un autre estampe, l’existence et le travail de Noël Nouët de la même manière, c’est-à-dire en étant confronté à la singularité de l’image :

Serait-ce une production du mouvement shin hanga, cette « nouvelle estampe » qui renouvela la gravure japonaise dans les premières décennies du XXe siècle ? Il y a cependant quelque chose dans l’exécution qui empêche le flâneur de classer cette estampe aux côtés de celles de Kawase ou Yoshida. Un je-ne-sais-quoi dans le trait, qui lui rappelle les croquis parus dans les journaux français du XIXe siècle… Les lignes ne semblent pas avoir été tracées à coups de pinceau, mais à l’aide d’un crayon ou d’un stylo à plume. C’est la signature de l’artiste qui livre finalement la clé du mystère. Point de sceau ou de caractère sino- japonais, mais un nom tracé en écriture cursive dans l’alphabet latin : Noël Nouët. Devant ce nom, une date consignée en écriture manuscrite : Tokyo 1936.

Chris Belouad, Noël Nouët peintre de Tokyo : dans les pas de Hiroshige, aux côtés de Jacoulet : お茶の水女子大学仏語圏言語文化学会, 25–41 p [En ligne].

Kagurazaka 1937 (Doï)
Kagurazaka 1937 (Maison Franco-Japonaise, 1938)

Ci-dessus, je dispose à gauche l‘estampe à l’origine de ma découverte de Nouët. Ce qui intrigue, c’est évidemment les traits de dessin. Parue chez Doï en 1937, Nouët a également décliné ce motif en dessin, daté du 30 janvier de la même année, et publié par la Maison Franco-Japonaise dans Tokyo Ville ancienne, capitale moderne l’année suivante. Dans cette publication, Nouët accompagne ses dessins de commentaires en français, en anglais et en japonais. Concernant cette vue, il écrit donc en français : « Dans le quartier d’Oushigomé, beaucoup de rues qui avoisinent la pente de Kagourasaka sont formées de restaurants de cuisine japonaise traditionnelle, d’où s’échappent le soir des notes de shamisen, des chants, des rires, des claquements de mains. » Ce qui nous saute immédiatement aux yeux, c’est qu’un chat en train de faire sa toilette figure sur le dessin, mais pas sur la gravure. Cette différence s’ajoute à d’autres motifs dessinés, mais qui n’ont pas été reproduits dans l’estampe. Dans la vidéo de David Bull que j’ai partagée un peu plus haut, celui-ci montre, outre le procédé de sa création, la manière dont cette estampe a été diffusée : d’abord au sens strict, avec son épreuve. Ensuite, par la patrimonialisation de ce quartier pittoresque, aussi bien décrit que dessiné par Nouët. Je me suis donc permis d’effectuer des captures d’écran pour montrer que Bull dispose d’une épreuve de cette estampe, mais a aussi pris soin de se rendre sur le lieu à Tokyo, où se trouve un panneau commémoratif :

Épreuve de l’estampe représentant Kagurazaka
Le même endroit actuellement, avec, à droite, un panneau explicatif
Le panneau commémoratif faisant figurer l’estampe de Nouët

Le procédé de créations d‘estampes à partir des dessins de Nouët est décrit par lui-même dans une source que Christian Polak a pu consulter. D’ailleurs, c’est cette même estampe de Kagurazaka que Polak a choisi pour illustrer et introduire la partie de son livre consacrée à Nouët, dans son ouvrage Sabre et Pinceau : Par d’autres Français au Japon. 1872-1960, paru en 2005. Dans un article publié en 1937 dans Tourist, le magazine du Bureau japonais du tourisme. Nouët explique « que la conversion de ses croquis en estampes a été un véritable défi pour le graveur. En effet, Nouët dessinait toujours au stylo à plume, et la finesse des traits, notamment ceux utilisés pour les ombres, était très difficile à reproduire sur les blocs en bois de cerisier traditionnellement employés dans la gravure japonaise. Doï lui aurait cependant conseillé de ne pas abandonner cette technique d’exécution. On peut imaginer que l’éditeur, connaisseur autant des estampes traditionnelles que des « nouvelles estampes », avait vu dans cet emploi du stylo à plume non pas une simple idiosyncrasie, mais une originalité en tant qu’artiste, et d’un point de vue de commerçant, un bel argument de vente pour se démarquer de la concurrence. Doï et Nouët décidèrent de faire un essai sur deux croquis du Français, le premier représentant un « coin des douves du Palais impérial » et le second « Sanmon à Shiba) » (Belouad, 2023). C’est cette technique qui est décrite avec minutie dans la vidéo ci-dessus. Au total, la collaboration entre Doï et Nouët porta à 24 le nombre d’estampes produites.

Concernant la vie personnelle de Nouët, Séverin Canal est, encore une fois, une source précieuse pour comprendre le contexte dans lequel le Français vivait au Japon à l‘aube de la Seconde Guerre mondiale : « Au cours de l’année 1938, devant l’incertitude de la situation internationale, et surtout après les Accords de Munich, Madame Nouët envisagea de rentrer en France. Lui-même hésitait : à certaines heures, il ressentait la nostalgie de Paris, des milieux littéraires qu’il avait connus, et dont il voyait parfois au Japon des représentants, François Mauriac, par exemple, passé à Tokyo en 1933. Il rêvait aussi à sa Bretagne natale qu’il avait quittée tout enfant et qu’il connaissait mal. Mais il ne voyait pour lui aucune possibilité de se recaser à Paris. D’autre part, si cher que lui fut le petit Philippe, les heurts entre les époux étaient fréquents, et Nouët avait horreur des discussions… Il s’était marié trop tard pour savoir que tous les ménages, ou à peu près, en sont là : il suffit que les époux ne se dressent pas chroniquement l’un contre l’autre. Bref, au début de 1939, plus ou moins résigné, il laissa Madame Nouët et Philippe repartir pour l’Europe qu’il voyait pourtant livrée dans les prochains mois à la catastrophe. Huit années devaient s’écouler avant qu’il ne revît les siens ! En attendant, il poursuivait son enseignement à l’École des Langues étrangères, coupé au temps des vacances par des séjours chez son ami français de l’île de Kiou-Siou [Kyūshū]. Il faisait aussi quelques conférences à la radio japonaise. Il s’y rendait tous les soirs pour préparer les nouvelles que le poste diffuserait en français. »

Noël Nouët en 1942 (Gas Museum)

Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate en 1939, Nouët est confronté à de grandes difficultés en tant que ressortissant français. Son activité de professeur-artiste est étroitement surveillée par la police et par son voisinage. L’importation de livres français ayant été rendue interdite, il se lance dans la réalisation de ses propres manuels scolaires. Le 19 novembre 1939, pendant la Drôle de guerre, il adresse un carton à Canal dans lequel il se plaignait de ne plus recevoir de nouvelles de sa famille. Canal n‘aura plus de nouvelles jusqu’au printemps 1948. Pearl Harbour, invasion de l’Indochine et archipels malais et océaniens : Français au Japon devenus ennemis.

Au début de l‘année 1945, il est déporté à Karuizawa (département de Nagano), tout comme les autres résidents étrangers de l’époque, où il vit sous l’étroite surveillance de la police militaire japonaise. Parmi ces Français, Frédéric Joüon des Longrais, qui venait d’être nommé directeur de la Maison franco-japonaise en 1939. Initialement venu en voyage d’études au Japon, il y resta 10 ans et vit Nouët à de nombreuses reprises. Le 10 mars 1945, un bombardement massif de la ville de Tokyo est opéré par l’aviation américaine. Nouët perdit sa maison, réduite en cendres. Il dut fuir en hâte, abandonnant derrière lui livres, papiers, photos, souvenirs, bibelots, vêtements. J’ai pu consulter son journal intime, dans lequel il évoque ce triste épisode :

Samedi 10 mars
Éveillé soudain par des détonations, je me vêtis, je prends ma mallette à argent et avec Macao descends dans mon abri. Il y a déjà des incendies à droite quand le Kousha Keiyo sonne. Le ciel étoilé se couvre et rougit. Du fond de l‘abri nous voyons passer les avions successifs pris par les projecteurs, tout blancs et par moments tout rouges. Ils laissent tomber des pluies d’incendiaires sur Kanda, Hongo etc. La DCA tonne. […] De temps en temps, je jette un regard du côté de ma maison. Puis une accalmie. Je monte. Tout le ciel gronde. Et soudain voici de nouveaux avions et cette fois ils passent au-dessus. […]
Une pluie d’étoiles, des chutes sur les toits ! C’est nous ou vous voisins. Notre tour ! Heureusement, B. s’est levée, habillée. Je lui crie ; prenez vos affaires. Je vois les flammèches partout. Le vent souffle. J’essaie d’éteindre ici et là, puis renonce, cours à l’étage, saisir 2 valises et cours les mettre dans mon abri. Déjà les maisons à droite, à gauche brûlent. Je remontre, prends mon lit et l’emporte à l’abri. Il fait chaud, des étincelles m’entourent. Je cherche encore quoi prendre : une valise de livres, des souliers. J’oublie une valise préparée à l’étage. Plus je m’attendre plus il fait chaud. J’entends les flammes ronfler : les palissades prennent, les arbres prennent. Pas d’espoir. Je cours à la cuisine. Prends du pain, des casseroles. Celles-ci au jardin seulement. […]
Impression d’être entouré de feu. Les vitres craquent. Étincelles, fumée. Je prends des choses au hasard, suis très conscient, mais il faut décider trop vite. Ça y est ! Ça y est ! Il faut partir. Je dis à B. il faut partir ! Je ne remarque pas qu’elle n’a rien emporté. Elle voudrait rester, elle tourne comme une poule en criant : oh les sales gens ! Maintenant l’escalier est plein de fumée. Un vent rouge nous entoure. Il faut partir. Adieu la maison ! Huit ans ! Je m’arrête un instant en face. […] Je me décide d’aller voir l’état des choses en contournant la résidence du Prince Impérial. J’attends à temps pour apercevoir de loin le fronton de mon toit en braise. Plus d’illusion ! La maison Micheli n’existe plus. […] Mme Guez. ouvre. Je dis : notre maison est brûlée. — Oh ! Nous entrons. Guez. apparaît, nous tend la main. On nous fait entrer dans le petit salon. Questions diverses. Il est 4h et demie. On nous sert un grog. Cela fait du bien de se sentir accueillis. Je dis que je voudrais dormir. On m’offre le devant. B. se met sur une chaise longue. Il y a encore du feu dans la poêle. On nous laisse les ténèbres. Après 5 minutes, j’entends B. ronfler, moi qui croyais dormir, je repasse en esprit les évènements. Je revois les tourbillons d’étincelles, j’entends le vent rager, les flammes se lancer à l’assaut. Les maisons voisines s’amincir, devenir transparentes, creuses, carcasses. Je regrette ceci, cela. Cet oubli, ce temps perdu dans l’abri au commencement. Et puis où est Masako ? Où a-t-elle fui ? Enfin que deviennent les choses déposées dans l’abri ? Si les flammèches y pénètrent, enflamment le matelas, tout sera perdu et mon argent, mes papiers, mes vêtements ! […] Enfin, ma rue et soudain voici l’endroit familier, ma maison ! Ce n’est plus qu’un espace roux hérissé de ferrailles chaudes, semé de plâtras où je reconnais peu à peu le dessin des pièces. Et qui voyons-nous debout, petite, muette, consternée : Mlle Bonnet déjà arrivée ! Quel ressort ! Macao aussi paraît. Puis un policier qui nous connaît. Je cours au toku-go (?). Oh ! joie ! tout y est, intact.
[…] Adieux à Masako. Je m’aperçois que j’ai le nez et le menton un peu brûlés. Je n’avais rien senti jusqu’alors.
[…] Chez Guez. Tout de suite apprends graves nouvelles. Les Japonais ont désarmé les troupes françaises d’Indochine. En fait, ils occupent le pays et veulent la remettre aux mains des Annamites « trop longtemps opprimés » etc. Évidemment la conséquence va être la guerre. Le Général de Gaulle ne peut rester réagir. Et nous ici ? Attendons. […] Par moments je pense que cette disparition de ma maison, de tous mes biens est un allègement : cela me facilitera le départ. J’étais accroché, retenu par ce que je possédais. L’opération de chirurgie a été radicale, mais de même que l’amputé croit parfois avoir gardé sa jambe, je ne me sens pas encore vraiment dépouillé.

Ruines de la maison de Nouët, 27 octobre 1945 (EasternImp)

7 jours plus tard, Nouët écrit à froid et vit avec le souvenir de ses objets perdus :

Samedi 17 mars
[…] Déjà une semaine passée depuis l‘incendie. Mon nez se cicatrise mais chaque jour je me représente une nouvelle perte : tel livre, tel instrument, tel vêtement et cette plaie ne se cicatrice pas encore.

Le journal de Noël Nouët est aussi une source de premier intérêt pour ce qui concerne la manière dont les bombardements atomiques d‘Hiroshima et de Nagasaki, qui ont eu lieu les 6 et 9 août 1945, ont été informés et vécus. Son cahier fait explicitement mention d’Hiroshima. Il faut également reconnaître le talent de conteur propre à Nouët, qui retranscrit parfois telles quelles les conversations qu’il a eues dans ce contexte troublé.

Mercredi 8 aout
Un petit chat blanc et noir, affamé selon toute apparence, sautait sur nos genoux. S. s‘interrompait, pour me recommander de ne pas le caresser, puis reprenait ses considérations risibles dans lesquelles il prenait arguments de la peinture, la musique etc. Il citait Plotin. Puis soudain tirait sa montre et pris d’une sorte de malaise déclarait qu’il avait une leçon à 4h. Nous sommes partis ensemble. Il déclarait que d’après les Américains la guerre était virtuellement terminée et qu’ils n’auraient pas besoin d’épurer des débarquements. En cela peut-être il était bien informé.
Jeudi 9 août
A la maison. Vu arriver le Commandant [?] et Dorget avec ne charrette à bras chargée de bois acheté par le Commandant (?). Je m‘approche et D., le visage animé me lance : Vous savez la nouvelle ? — non. — Vous ne savez pas la nouvelle ? — Mais non ! — Eh bien ! C’est la guerre. Les Soviétiques déclarent la guerre au Japon. — Ah ! C’est logique, cela devait arriver en dépit de ce que soutenaient quelque-uns. Alors si ceux-ci ne sont pas fous, c’est la fin de toutes les hostilités. C’est notre libération, notre retour en France. […] Une autre nouvelle est l’annonce d’une bombe d’une puissance extraordinaire qui a été lancée sur la ville de Hiroshima. Elle produit une libération de la forme atomique (?) des objets atteints et foudroie tout dans un large rayon. Les journaux japonais en parlent déjà. […] La « bombe atomique » est paraît-il une invention d’origine allemande, mais que les boches n’ont pas eu le temps de réaliser. Quelle chance ! Qu’auraient-ils fait de l’Europe s’ils l’avaient utilisée ! Et comment les Anglais, Américains, Russes auraient-il pu les abattre ? La bombe correspond évidemment à la menace prononcée à un moment par Hitler qui s’est dit en mesure de faire sauter le monde. Il ne l’était pas encore. […]
Vendredi 10 août
Détails sur les bombes « atomiques », « thermiques » : une 2e bombe a été lancée sur Nagasaki, gros dommages. Le prix énorme de la préparation de ces bombes, le prix même d’une d’elles. Mais l’effet terrifiant. L’avance des Russes en Mandchourie et en Corée. L’arrivée ce soir du délégué de la Croix Rouge. Les courriers. Les télégrammes. Et enfin l’éternelle supputation : quand cela finira-t-il ? Avant l’hiver ? Au printemps ?
A ce moment, le téléphone a sonné et M. Mich est allé répondre. Les dames prêtaient l’oreille, mais ne comprenaient point, étonnées de quelques mots, se regardant. M. Mich est revenu et avant même de s’être rassis : — Eh bien ? — Eh bien, c’est la paix ! — Non ! Non ? Est-ce possible ? — Voici : c’est Bern qui m’a téléphoné. Il dit qu’il vient d’entendre un poste d’Amérique. Ce poste a saisi un message de Doméi [Dōmei – l’agence de presse officielle de l’empire du Japon de 1935 à 1945] annonçant que le Japon accepte les conditions posées par les alliés pourvu que l’Empire soit maintenu. — Ah ! Mon Dieu ! Alors c’est vrai ? C’est fini ! Les dames se sont serré les mains frénétiquement. Les tricots roulant à terre. Elles riaient, je riais. […] On ignore encore la réponse du Gouvernement des États-Unis mais c’est sérieux, ce message Doméi.
Lundi 13 août
Je me promets de me guérir du virus de l’information sensationnelle. Mais quoi ! J’ai la vocation du mémorialiste. Si je pouvais être un petit Saint-Simon, cela serait mieux que rien !
Vendredi 31 août
Enfin à propos de la bombe atomique, je reçois de vifs reproches parce que je ne semble pas convaincu de son caractère inhumain, immoral, etc. G. voit là un signe de décadence, un recul de la civilisation, etc. Je réplique que la barbarie a commencé au moment où l’on s’est mis à bombarder indistinctement toutes les villes, que la bombe atomique a fait sans doute de nombreuses victimes mais a épargné aussi beaucoup de vies en mettant fin à la guerre, qu’on n’en a lancé que deux, que la barbarie aurait consisté à en lancer dix, vingt à la fois sur les diverses villes du Japon, etc., mais G. n’en démord pas. Il trouve abominable que des hommes sérieux aient travaillé longtemps pour arriver à fabriquer un engin pareil. Ça l’obsède. Quant à moi, je pense qu’il n’y a là qu’une question de proportion. Que des ouvriers fabriquent mille bombes ordinaires ou qu’ils mettent au point une seule bombe qui tuera le même nombre de malheureux, quelle différence ? Suis-je vraiment si aveugle, si insensible, si en recul ?

Ces réflexions surprennent par leur singularité : Nouët, en tant que Français, souhaite à l’humanité un moindre mal pour arrêter le conflit, peu importe le camp. On imagine que les effets de la bombe atomique, tels que rapportés quelques heures après au Japon, ont dû déconcerter les journalistes et observateurs.

Tokyo, 1946 50 sketches Ed. Tokyo Shuppan (Estampes Shin Hanga, Internet Archive)

Après la guerre, Nouët retourne à Tokyo, où il déambule dans les décombres et dessine les vestiges de la ville. Nouët est réduit à dormir chez des connaissances — il a déménagé plus de sept fois — jusqu‘en 1947, date à laquelle il apprend le déménagement de l’École des langues étrangères à Shakujii, dans la banlieue ouest de Tokyo. L’éloignement entre son nouveau lieu de vie et son lieu de travail délocalisé le pousse à donner sa démission, après avoir servi à l’École du 19 septembre 1930 au 1er avril 1947.

En dépit de ces conditions matérielles en dent de scie, Nouët publie, en octobre 1946, son quatrième recueil de croquis, cette fois consacré à la capitale en ruines. Un autre suit l’année suivante, dédié à ses paysages préférés : Autour du Palais Impérial. Malheureusement, malgré des planches réussies, la guerre eut raison de sa collaboration avec l‘éditeur Doï, le père et le fils étant décédés pendant le conflit.

Autoportrait, dans Silhouettes de Tokyo, 1950 (EasternImp)

Finalement, Nouët put s‘installer en octobre 1947 à la Maison franco-japonaise, que dirigeait Joüon des Longrais. Par cette circonstance, il est nommé « gardien-secrétaire ». Nouët est professeur de littérature, chargé de cours dans les universités de Tokyo (dès le 1er avril 1947), Waseda (dès 1936) et Gakushuin (dès octobre 1948) et contribua également aux émissions de radio en français de la NHK (Nippon hōsō kyōkai, soit la « compagnie de diffusion du Japon »). Il est officiellement décoré de la Légion d’honneur, au rang de chevalier, le 25 juin 1947.

Le vendredi 27 février 1948, il informe Séverin Canal que s‘il gagne convenablement sa vie, il ne peut envoyer aucun subside à sa famille en raison du contrôle des changes. Plus tard, une subvention lui sera accordée par la Direction des relations culturelles pour compenser les pertes du change du yen. Sa femme et son fils emménagent au 49 boulevard Murat, à Paris. Entre-temps paraît son sixième album, consacré aux abords du Palais impérial, qui connaît un certain succès commercial. Selon Darrel C. Karl, auteur d’un riche article sur Nouët paru en 2017 sur son blog EasternImp. La première exposition des œuvres de Nouët a eu lieu en décembre 1950 à la Mannendo Gallery à Ginza. En croisant les sources, je m’aperçois que durant cette journée du 27 février 1948, Nouët écrit également dans son journal un état d’âme assez éclairant sur sa manière de concevoir sa place dans le monde :

J‘ai feuilleté des livres sur Paris avec des illustrations d’après des gravures et des photos. J’aime le passé, j’aime l’histoire, je m’intéresse aux hommes et aux monuments et pourtant je sens vivement que je ne voudrais nullement vivre dans ces temps abolis ou revivre dans le passé si l’on peut concevoir ça, ou retourner même aux époques que j’ai connues. Ces aspects vieillis, désuets m’inspirent une sorte de répulsion, d’horreur physique qui s’allie bien avec la curiosité, l’intérêt, la sympathie. C’est étrange. Je suis où je suis. Je ne sais même pas si j’aimerais aller faire une excursion dans un âge futur.

Tokyo, 1948, 50 sketches Ed. Tokyo Shuppan, (Estampes Shin Hanga, Internet Archive)

Âgé de 63 ans, il était titulaire d‘une chaire à l’Université de Tokyo et d’une autre dans ce qui était appelé l’École des Nobles. Parmi ses élèves, le prince héritier, futur empereur Akihito, dont il fut aussi le tuteur, en 1951. Pédagogue infatigable, il donnait également des cours du soir à l’Athénée français et à l’Institut franco-japonais de Tokyo, créé depuis peu par l’ambassade de France pour préparer de futurs boursiers. En 1954 paraissent les Silhouettes de Tokyo. Il ne s’agit pas d’un travail d’érudition, mais plutôt d’un travail de recherche documenté, accompagné de dessins de Nouët. Le Français a été aidé par Jumpei Kawashima, professeur à l’université Waseda. Inconnue jusqu’alors, une œuvre de jeunesse est traduite et publiée au Japon : il s’agit d’un roman, le seul que Nouët n’ait jamais écrit, à la teneur autobiographique et inspiré d’une expérience sentimentale restée sans suite.

En 1957, Nouët présente sa thèse portant sur Edmond de Goncourt et les Arts du Japon à l‘Université de Tokyo, grâce à laquelle il obtient le titre de docteur ès lettres le 30 décembre. À l’automne 1958, alors qu’il jouit d’une pension de retraite japonaise depuis le 19 août 1958, il obtient un congé pour aller en France, il retourne dans son pays natal pendant trois mois, sans doute pour la première fois depuis 1934. De retour au Japon en septembre-octobre, publie sa thèse en français.

Noël Nouët à l‘Institut, à l’occasion de son exposition de dessins, 2 juin 1959 (Journal 1930-1962 CXCIV, BnF, Gallica Marques Blanches, btv1b1008578352)

Sa santé l‘empêche d’enseigner correctement, en particulier sa surdité. À près de 70 ans, il souffre également de complications diabétiques, mais il publie malgré tout une édition de son Histoire de Tokyo aux Presses universitaires de France.

Après avoir vécu 35 ans au Japon presque sans interruption, Nouët organise son retour en France. En 1960 et en 1961, il met en vente sa maison tokyoïte. Le prince héritier le reçut dans l‘intimité à sa table avant son départ. C’est par ce biais que la princesse lui remit un coffret noué d’une faveur « puisque nous ne devons plus vous revoir, cher Monsieur, ceci sera pour vous un souvenir de moi ». Cette précieuse anecdote est relatée par Séverin Canal. Ouvert une fois rentré chez lui pour de bon, Nouët trouve dans le coffret une masse composite de petits coquillages marins irisés et multicolores, que la jeune femme, aurait, selon le professeur-artiste, elle-même collectés sur les rivages du Pacifique. Dans son pays d’adoption, le gouvernement japonais lui décerne en 1962 « la médaille Zuihosho, quatrième ordre du mérite avec le Cordon du Trésor Sacré, pour sa contribution dans le domaine de l’éducation et ses efforts pour présenter le Japon à l’étranger) ».

Le départ définitif du Japon a lieu en mai 1962 : Nouët passe par Hong Kong, Sai Gon, Singapour, Colombo, Bombay, puis Djibouti. Il arrive à Paris le 20 juin, une semaine après avoir débarqué à Marseille. Le retour en France est particulièrement difficile, tant sur le plan moral que sur le plan strictement matériel. Il revit son correspondant et ami Séverin Canal en août à Ville-d’Avray, puis son autre ami René Quillivic en septembre, à Quimper.

Vue de la Cathédrale Notre-Dame-de-Paris, dans Sous la lune d’automne, Kinokuniya, Tokyo, 1961.

À Paris, Nouët trouve un emploi à la Société franco-japonaise et donne des conférences à la Cité universitaire sur les peintres japonais. Il a tenté, avec l‘aide d’Yves Gandon, ancien président de la Société des gens de lettres rencontré au Japon vers 1950, de faire publier son unique roman, en vain. En 1961 paraît son ouvrage Sous la lune d’automne, avec pour sous-titre Reflets intérieurs. Il s’agit pour moi du livre oublié de l’œuvre de Nouët : personne n’en parle, alors qu’il s’agit d’une pièce d’une très grande maturité. Rentré à Paris, Nouët dessine cette ville nouvelle, entremêle des histoires, des pensées, des observations, dessine à nouveau Tokyo, un portrait de femme, etc. C’est sans doute un parangon de tout ce que Nouët a produit au cours de sa vie, compilé en un seul livre.

Portrait du 4 avril 1960 (Yvonne Nouët ? À mettre en regard avec cette image), dans Sous la lune d’automne, Kinokuniya, Tokyo, 1961.

Alors que Nouët a pris l‘initiative d’écrire à son ami d’avant-guerre François Mauriac, ami d’avant la Grande Guerre et récipiendaire du prix Nobel de littérature en 1952, ce dernier l’invite à renouer des liens littéraires, mais Nouët ne donnera jamais suite. En 1963, il écrit à Canal après avoir trié des archives familiales entassées dans un débarras du petit logement de la rue Jean Dollent, dans le 14e arrondissement de Paris : « Comment décider ce qu’il faut sacrifier ? Pour les livres, il faut bien les trier, car, Boulevard Murat, il m’est impossible de tout caser ; des classiques, du temps où je rêvais de réunir une bibliothèque sérieuse, des ouvrages d’occasion, des livres dédicacés offerts par mes amis poètes. Que d’injustices qu’il me faut commettre ! que d’erreurs ! que de sottises ! Mais surtout, ce qui m’accable, c’est la constatation de ma vie gaspillée, perdue pour toujours ! […] Seul l’espoir d’une autre existence, d’une expiation, d’un effort réparateur peut y apporter un apaisement en ce qui me concerne. Mais que de traces de morts je rencontre aussi ! La vanité de tout ! […]». Malgré ses états d’âme alarmants, il trouve l’énergie en avril 1964, de se rendre à Orléans pour voir sa sœur. En août, il est à Montpellier pour voir son frère, malade. C’est à cette époque que Nouët évoque son journal intime à Séverin Canal. L’ancien professeur de littérature craignait que ce témoin de sa vie ne soit purement et simplement anéanti par son entourage. Canal suggère d’en faire don à la Bibliothèque nationale de France. Nouët accepte sur le principe, puis émet quelques réserves. Il déclare ses 78 cahiers de 1930 à 1947 impubliables : « il leur faudrait un commentaire que je suis hélas bien incapable de faire ». En juin 1964, Séverin Canal contacte un certain Thomas, qui accepte le don à la BnF. Il s’agit sans nul doute de Marcel Thomas, qui fut nommé conservateur en chef du Département des manuscrits de la BnF l’année précédente. Le don du journal tarde à être acté, Nouët en vient même à écrire à Canal, le 16 novembre 1964 : « ma décadence se révèle dans mon écriture ». Malgré toutes ces pièces recueillies, il est difficile d’identifier quel mal ronge l’esprit du professeur-artiste.

Néanmoins, dans mes recherches, j‘ai un début d‘explication. En effet, dans le Fonds Noël Nouët de la BnF, j’ai trouvé une feuille résumant, en septembre 1959, les changements constatés à Paris par le professeur-artiste. Après tant d’années au Japon, le retour dans la capitale française est rude. S’éloigner des coutumes apprises pendant des décennies pour se rapprocher de celles que l’on a quittées, même si on a su les apprécier et les décrire, c’est un travail complexe pour un homme âgé de 74 ans. Je laisse donc le soin au lecteur ou la lectrice de cet article d’apprécier à la fois l’écriture et les remarques de Nouët lors de son retour en France :

Nouveautés observées à Paris, Noël Nouët, septembre 1959 (Journal 1930-1962 CXCIV, BnF, Gallica Marques Blanches, btv1b1008578352)

Au début de l‘année 1965, une information venue du Japon parvient jusqu’à lui : le maire de Tokyo lui informe qu’il a été élu « citoyen d’honneur de la ville », avec 4 Japonais bien connus. Il s’agit d’une distinction éminemment rare pour une personne non japonaise. Le journal Le Monde s’en est même fait l’écho, le 6 mai. La cérémonie des diplômes s’est tenue le 3 mai, avec la demande d’envoi d’une biographie : Nouët répondit poliment, mais n’envoya aucun texte et ne fit pas le déplacement au Japon, sans doute en raison de son état de santé.

Le journal intime de Noël Nouët est enfin donné à la BnF en avril 1967, qui intègre les fonds dans les ultimes jours du mois de mai. Les années 1948 à 1950 étant manquantes, encore conservées par son auteur, celui-ci les porta finalement lui-même en octobre 1967. Justement, c‘est durant cette période et dans ces cahiers que, le jeudi 26 février 1948, il écrivait les mots suivants :

Dans la nuit moment pénible. Le fait que je ne reverrai jamais ma famille, la France s‘impose. Je vais mourir ici. Mourir ! Pourvu que je n’aie pas une période de gâtisme, d’infériorité pendant laquelle je serai réduit à la misère etc. Et encore le problème : que dois-je faire de mon journal ? Faut-il le détruire, faute de savoir à qui le confier sans crainte ?

Noël Nouët s‘éteint le 30 septembre 1969, à l’âge de 85 ans, dans un logement de l’avenue Charles Richet, à Villiers-le-Bel (Val-d‘Oise), bien qu’il était toujours domicilié dans le 16e arrondissement de Paris. Le décès est constaté par un agent des popes funèbres (Archives département du Val-d’Oise, AD075EC, 16D231, 0081). Les obsèques dans l’intimité le 3 octobre 1969 à l’église de Puiseaux, dans le Loiret. Il est inhumé dans la sépulture de famille, dans le tombeau de la famille Nouët-Dinel.

D‘après Séverin Canal, qui termine son travail biographique abondamment cité dans cet article, Noël Nouët fut un « homme de lettres et professeur, à la vie tourmentée, et qui, comme il le reconnaissait lui-même, n’avait pas tenu les promesses des débuts, en partie à cause des circonstances qui ne lui furent guère favorables, en partie aussi sous l’effet des traits essentiels de son caractère, sensible mais toujours hésitant, délicat mais toujours inquiet, désintéressé tout au long mais scrupuleux à l’excès ! ».

Dans ses testaments, on apprend qu‘il possédait lui-même des estampes anciennes, sans doute celles de sa mère, ajoutées à celles peut-être achetées au Japon durant sa longue présence. Nouët avait rédigé un testament en 1959, puis en 1961 et enfin en 1963. Dans ces textes, il avait pourtant pris ses dispositions vis-à-vis des cahiers de son journal intime : il souhaitait qu’ils soient détruits. Fort heureusement, Canal a sans doute incité Nouët à changer d’avis et à les donner à la BnF.

Il faudra attendre 2015 pour que Philippe Nouët, fils unique de Noël et Yvonne, complète le don à la BnF de son père, un an avant sa mort, survenue le 2 mars 2016. Dès lors, à la BnF, est mis à disposition le Fonds Frédéric-Noël Nouët (NAF 28883) qui, outre le journal, contient des correspondances, coupures de presse, photographies ou encore quelques imprimés. Ce fonds est encore sous droits, détenus par les héritiers de Noël Nouët. Je tiens d‘ailleurs à remercier les membres de la famille Nouët m’ayant écrit à la suite de la publication de mon premier article, il y a 3 ans. La richesse et la singularité de la vie de Noël Nouët m’ont permis de faire une recherche passionnante. À l’image de Chris Belouad, j’appelle de mes vœux à ce que le fonds Nouët soit utilisé dans un travail de recherche d’une plus grande teneur académique que ce que je propose dans ces deux articles. La vie documentée de Nouët donne un point de vue inédit sur l’histoire du Japon. La sensibilité de Nouët, quoique tourmentée par les épreuves de la vie et qui eut, selon moi, eu du mal à tenir une vie de famille malgré sa foi chrétienne. Dans le fonds disponible à la BnF, il existe des passages détaillés de sa vie privée, c’est une composante que j’ai pris soin de ne pas retenir ici, hormis ses états d’âme partagés avec Séverin Canal.

Il me resterait encore d‘autres aspects de la vie et de l’œuvre de Noël Nouët à étudier, mais cet article, la seconde partie d’une biographie non académique, est déjà suffisamment dense. Pour celles et ceux qui éprouveraient l’envie de contribuer à la connaissance de cette figure discrète mais intéressante du XXe siècle, je garde sur mes disques durs des photographies partielles de ses ouvrages, de ses archives, de son journal. Un Français au Japon devenu Hiroshige IV dans son pays d’adoption, c’est une prouesse. D’autres artistes ont fait le chemin inverse. Certes Hasui Kawase n’est jamais allé en Europe pour immortaliser des pays occidentaux. Néanmoins, d’autres artistes japonais, relativement peu connus en France comme Nouët, ont su représenter les paysages urbains de la capitale. J’ouvre donc le sujet en mentionnant Shungo Sekiguchi (1911 – 2002), artiste d’origine japonaise ayant réalisé quelques estampes de Paris. Il a contribué à la série collaborative Cent vues du Grand Tokyo en 1932. En 1935, Sekiguchi reçut une bourse du gouvernement français pour étudier à l’École des Beaux-Arts de Paris. En raison de la guerre, il retourna au Japon en 1940, mais rentra à Paris après le conflit.

Shungo Sekiguchi (1911 – 2002), Paris, Coin Saint-Michel, 1940
Shungo Sekiguchi (1911 – 2002), Pont-Marie, 1951

Alexandre Lê Văn – Wauthier