Le Couvent des Grands-Augustins (#44)

Paris : la vie, la mort. Voici comment résumer cet article en trois mots-clés. À travers les siècles, les humains qui ont transité par cette ville tantôt pour la bâtir tantôt la détruire, ont parfois marqué leur présence à l’occasion de leur disparition. Au gré des siècles, on « pousse » les morts, on en retrouve, on s’en débarrasse… Ainsi, les célèbres catacombes abritent les restes de milliers de Parisiens dont les ossements ont été exhumés du cimetière des Innocents. L’église et le cimetière des Innocents, aujourd’hui disparus, ont laissé place au marché et à la fontaine du même nom. Plusieurs mètres sous terre, on trouve désormais la station Châtelet et les nombreux voyageurs – bien vivants – qui y transitent. Rive gauche, dans le Quartier latin, la mort refait aussi surface lorsqu’on l’efface. Par exemple à Saint-André-des-Arts, où le cimetière jadis accolé à l’église du même nom, a été détruit au début du XIXe siècle. Quelques décennies plus tard, en 1898, les nouveaux travaux menés dans ce quartier mettent au jour l’enceinte de ce cimetière, et dix ans plus tard, la Commission du Vieux Paris utilise la photographie pour documenter ces redécouvertes momentanées. Paris a bien changé ! Heureusement, les cartes peuvent nous le montrer (il y en a plein ici). Cette carte ci-dessous, qui n’est pas orientée nord-sud, mais plutôt est-ouest, montre les alluvions sur lesquels sera bâti le Pont-Neuf, connu pour être paradoxalement le plus vieux pont de Paris :

À l’est, le couvent des Grands-Augustins en 1380
(d’après le plan de Henri Legrand, reproduit par David Rumsey)

Je suis heureux de parler à nouveau de l’histoire de Paris à travers les cartes et l’iconographie, ce sujet m’ayant occupé durant une partie de mes études. Je résumais d’ailleurs mon travail dans le troisième article de ce blog. Pour en revenir au plan ci-dessus, le quartier dit « latin » a été occupé non seulement par de nombreuses structures estudiantines, mais aussi par diverses communautés religieuses. Toujours dans le 6e arrondissement, si l’on se rapproche de la Seine, on peut se rendre compte des changements topographiques survenus à travers les siècles. L’exemple qui m’intéresse aujourd’hui se situe donc en bords de Seine, sur les quais des Grands-Augustins ; il s’agit tout bonnement du Couvent – roulement de tambour – des Grands-Augustins ! Selon l’Épitaphier du vieux Paris d’Émile Raunié, les premiers Augustins arrivèrent d’Italie entre 1250 et 1255. Ils purent acquérir, à Paris, une maison et un jardin hors des fortifications parisiennes, en décembre 1259. Selon Raunié, l’implantation de l’Ordre dans l’actuel 6e arrondissement eut lieu de cette manière :

Après un séjour de vingt-cinq ans dans cette première résidence, ils résolurent de se transporter dans l’intérieur de la ville. En 1285 et 1286, le Frère Juvénal de Narni, vicaire général de l’Ordre, acheta diverses maisons sises dans le quartier du Chardonnet, à proximité du mur d’enceinte et qui appartenaient à l’abbé et au chapitre de Saint-Victor. En 1288, Philippe le Bel concéda aux religieux la jouissance des murs et tournelles [tourelles ?] de la ville contigus à ces immeubles, et, l’année suivante, l’évêque de Paris, Simon Matifas de Bucy, leur permit de bâtir une église et d’établir un cimetière dans leur couvent.
Mais les Augustins ne profitèrent pas de cette autorisation, et Voyants qu’en tel lieu ils ne pouvoient commodément vivre pour le peu d’aumosnes qu’on leur faisoit », ils allèrent s’installer dans le quartier Saint-André-des-Arcs, près de l’ancien Chemin-sur-Seine, au lieu et place des Frères de la Pénitence de Jésus-Christ, communément appelés Sachets.
Les Sachets s’étaient établis à Paris en 1257, et ils avaient bénéficié des libéralités de saint Louis, qui leur avait donné, au mois de novembre 1261, une maison et ses dépendances, avec permission d’y établir une chapelle et un cimetière

Épitaphier du vieux Paris d’Émile Raunié (1890-1901)

La construction de ce couvent commença aux alentours de 1263, à l’initiative du roi Louis IX. Les Augustins sont des chanoines réguliers qui se réclament de la règle de saint Augustin. Au mois d’août 1293, Gilles de Rome, général des Augustins, ancien précepteur de Philippe le Bel et qui était resté son confesseur, obtint la cession de ce couvent pour les religieux de son Ordre. Il en prit ainsi possession en leur nom le 14 octobre suivant et y établit leur résidence définitive.

Détail du plan de la Tapisserie, XVIe siècle (Gallica, BnF)

L’église que l’on voit ici est construite entre 1368 et 1453, avec le soutien du roi Charles VII. Au début du XVIe siècle, Philippe de Commynes (1447-1511) et son épouse avaient fait aménager, dans l’église, une chapelle qui porta leur nom, parfois orthographiée Commines, également connue sous le nom de « chapelle d’Argenton ». Commynes était un homme politique, chroniqueur, historien et mémorialiste flamand de langue française. Ses travaux décrivent les règnes de Louis XI et Charles VIII. Commynes et sa femme Hélène de Chambes-Montsoreau, morte en 1531, sont indissociables de l’histoire du Couvent puisque de nombreux vestiges de leur chapelle se trouvent aujourd’hui au Musée du Louvre. On peut ainsi admirer des éléments de la chapelle, notamment les bustes de Monsieur et Madame, mais aussi un gisant à l’effigie de leur fille Jeanne. Des dizaines d’éléments composant la chapelle, dont de nombreux bas-reliefs, font également partie des collections du Louvre.

Le couvent gagne en importance grâce aux activités de ses pensionnaires ainsi que de la centralité du site, tant et si bien que c’est ici que le roi Louis XIII fut intronisé, le soir même de l’assassinat de son père Henri IV. Ce dernier, assassiné non loin de la place du Châtelet, de l’autre côté de la Seine, fut poignardé dans une rue adjacente (celle de la Ferronnerie), à l’emplacement actuel d’un restaurant O’Tacos, comme on aime si bien le rappeler sur X (ex-Twitter). Sur les plans de Paris, on voit les changements urbanistiques de la capitale du royaume de France, comme le montrent le plan ci-dessus, dit « de la Tapisserie », réalisé au XVIe siècle, ainsi que le plan suivant, dit de « Truschet et Hoyau », en 1550 :

Plan de Paris réalisé par Truschet et Hoyau, « La ville, cité, université de Paris », 1550 (Vrije Universiteit Amsterdam)

Ainsi, le plan de Paris réalisé en 1550 par Truschet et Hoyau, outre qu’il apporte un peu plus de couleur, témoigne de l’importance du couvent dans le quartier. Également orienté est-ouest, ce plan montre au sud du couvent la tour de Nesle, bordant la Seine et servant d’enceinte aux limites de Paris. À l’est, on trouve la porte de Buci, nom provenant de Simon de Buci, premier président au Parlement de Paris en 1341, qui acheta en 1350 la porte Saint-Germain sur laquelle donnait cette rue, que l’on voit aussi sur le plan ci-dessus, plus à l’est. Dès lors, la voie fut dénommée, deux ans plus tard, « Rue de la Porte-de-Buci ». Aujourd’hui, on la connaît toujours sous le nom raccourci de « Rue de Buci » (Buci renvoyant à Bucy-le-Long, commune dont était originaire Simon). Le plan montre que les alluvions de l’île de la Cité semblent s’être réduites. Au milieu du XVIe siècle, les ponts étaient moins nombreux à Paris. Si l’on se réfère au plan d’ensemble de Truschet et Hoyau, on ne trouve que deux ponts pour relier la rive gauche et l’île de la Cité : le Pont Saint-Michel, construit en 1378, et le Petit-Pont (aujourd’hui dénommé Petit-Pont-Cardinal-Lustiger), construit en 1409 et sur lequel se trouvait initialement la façade de l’Hôtel-Dieu. Concernant la rive droite de Paris, sa jonction à l’île de la Cité est assurée par le pont Notre-Dame, le pont au Change et le pont aux Meuniers. Ce dernier s’effondrera le et laissera place au pont Marchand, achevé en 1609 mais détruit par un incendie en 1621. Aucun nouveau pont ne sera édifié à cet emplacement.

En effet, le Pont-Neuf, commandé par Henri III et construit de 1578 à 1607, venait à peine d’être achevé. En 1607 justement, lorsque l’administration royale voulut établir la rue Dauphine pour faciliter l’accès du Pont-Neuf, elle choisit une bande de terrain à travers les bâtiments du monastère et ses dépendances, qui se trouvèrent scindés en deux parties, entraînant la destruction de cinq à six corps d’hôtel et coupant en deux le potager. Cette opération, néanmoins, fut très avantageuse pour les religieux : l’indemnité de 30.000 livres reçue leur permit de rétablir les constructions abattues et d’édifier de nombreuses maisons sur les deux côtés de la nouvelle voie (Épitaphier du vieux Paris d’Émile Raunié). Quatre ans plus tard, en 1611, c’est au tour de la place Dauphine – nommée en l’honneur du Dauphin, Louis XIII, fils d’Henri IV – de sortir de terre. Malgré quelques réticences des moines à l’idée d’ouvrir une partie de leur lieu de vie, l’action royale sur l’urbanisme et l’organisation des flux dans la ville semble avoir été efficace et conçue de manière très logique : au risque de me répéter, je paraphrase la page Wikipédia de la rue Dauphine : « Il s’agit de la première rue de Paris dotée d’un alignement, donc rectiligne. Elle a été conçue en même temps que la place Dauphine — d’où son nom — et que le Pont-Neuf qu’elle prolonge ». Quelques années après sa construction, le Pont-Neuf est bien sur pied, avec ses alcôves déjà bien dessinées :

Plan de Paris sous Louis XIII, Mathieu Merian, 1615 (Gallica)

L’année durant laquelle Mathieu Merian réalise ce plan coïncide avec la période d’apogée hégémonique du Couvent. Disposant de vastes espaces au cœur de la capitale, le Couvent voyait circuler en ses murs le Parlement, la Chambre des Comptes, les États généraux de 1614, puis les assemblées générales du clergé de France à partir de 1615. Je ne m’étends pas sur ces sujets, j’ai déjà beaucoup de choses à écrire, d’autant qu’un article de la Société d’histoire du 6e arrondissement évoque en détail les États généraux de 1614.

« La place Davphine constrvite dans la ville de Paris dvrant le règne de Henri Le Grand 4me Dv Nom Roy de France et de Navarre », Claude Chastillon, 1640, eau-forte et burin (Paris, musée Carnavalet).

L’importance du Couvent comme lieu d’accueil du pouvoir – et comme lieu de pouvoir, tout court – concorde avec l’émergence de nombreuses représentations graphiques de Paris. Cette rencontre se perçoit au nombre de représentations de l’édifice traçables dans les collections patrimoniales. En 1652, Jacques Gomboust propose une autre vue de Paris. Contrairement à l’estampe ci-dessus, le plan de Gomboust ne met en valeur, en vue oblique, que les bâtiments remarquables de Paris. Le Couvent occupe alors une place de choix dans la cartographie de la capitale.

Très bien pour l’extérieur, mais à quoi ressemblait l’intérieur, et notamment  son église ? On trouve quelques descriptions du lieu çà et là, notamment dans une note de bas de page présente dans l’Épitaphier du vieux Paris d’Émile Raunié :

Le sanctuaire est fort grand et fort spacieux, pavé en diverses sortes de parqueteries fort agréables, selon le dessein et l’intention de M. le Président de Bercy, doyen des Maistres des requestes, qui y est enterré et qui légua par son testament une somme considérable à ce couvent, qui a esté employée pour cet effet et pour la construction du grand autel. Cet autel est composé de huit colonnes de marbre jaspé d’une belle hauteur, posées sur des piedestaux aussi de marbre et ornées de leurs chapiteaux. Ces colonnes soutiennent une demi-couppole, où est une Gloire en bas-relief, et aux costez deux anges en adoration; l’on voit encore à cet autel deux figures plus grandes que nature, dont l’une représente Saint-Augustin et l’autre Sainte-Monique. (T. 1, p. 317.)

Du Breul nous apprend que sur cet autel « en l’an 1605 aesté apposé un grand et beau tabernacle à huict faces tout doré et bien orné à la mode d’Italie, pour le tres sainct Sacrement. Lequel tabernacle a esté fait par la liberalité et devotion de tres illustre dame Leonore, de l’illustrissime famille de Galigay, de Florence Au pied duquel tabernacle ladicte dame auroit choisi le lieu pour y estre inhumée, quand il plaira à Dieu disposer de ses jours.» (p. 421.) Mais les circonstances devaient empêcher la réalisation de ce vœu ; l’épouse infortunée du maréchal d’Ancre fut brûlée vive comme sorcière.

Épitaphier du vieux Paris d’Émile Raunié

Selon un article d’Agnès Bos, l’église mesurait, à la fin du XVIe siècle, 73 mètres de long pour environ 20,5 de large (source). L’édifice était alors spacieux et accueillait aisément la tenue de l’ordre du Saint-Esprit. Cet article, qui traite de l’Ordre sous Henri III, offre diverses  sources iconographiques proposant des vues supposées du chœur au sein de l’église des Grands Augustins : une cérémonie sous Henri III, BnF, Français 8203, puis une autre sous Henri IV, Clairambault 1122, fol. 1009).

 

Israël Silvestre, détail de la Veüe du quay des Augustins, et du Pont St Michel, 1658 (Gallica, BnF / Musée Carnavalet)

Le graveur lorrain Israël Silvestre immortalisa en 1658 l’église et le quai des Grands-Augustins. Grâce à son trait précis, son travail sera remarqué au point que la charge de « Dessinateur ordinaire du roi » lui sera octroyée cinq ans plus tard, en 1663. Le détail ci-dessus montre une perspective qui semble prise depuis le Pont-Neuf. On devine à gauche le début du pont Saint-Michel, sur lequel se dressent des maisons. Dans le prolongement du Pont, on distingue facilement le clocher de l’église Saint-André-des-Arts, démolie au début du XIXe siècle. À droite, la rue Dauphine n’est pas visible.

La deuxième moitié du XVIIe siècle semble être une période décisive pour le faste de cette église. Pour le constater, intéressons-nous à son maître-autel. Dans les collections de la BnF, on trouve datant de cette période :

D’après J. Pouilly, Prospectus altaris majoris conventus parisi augustini – « Vue du maître-autel du couvent des Augustins de Paris » (Gallica, BnF)

Ce document, sans doute une estampe, témoigne de la richesse des ornements. L’image est de qualité très modeste, les contrastes étant accentués soit par un tirage trop sombre, soit par une numérisation effectuée depuis un microfilm. Tirée du volume XXXVI consacré à l’histoire de l’Ordre du Saint-Esprit, l’image provient d’une cote de l’année 1661. Toutefois, elle semble dater de 1674, selon un inventaire de la BnF réalisé en 1951. Par ailleurs, il existait une commande artistique remarquable dans les murs de l’église : un « grand autel » édifié en 1675 selon les dessins de Charles Le Brun, soit un an après la date d’exécution supposée de l’image ci-dessus. La fameuse composition de Le Brun, datant de 1675 à 1678, devait remplacer dans l’église des Grands-Augustins les décors projetés auparavant pour le maître-autel. Dans le premier volume de leur étude sur les Abbayes, monastères et couvents de Paris, Paul et Marie-Louise Biver décrivent le lieu ainsi :

Une grande composition de Le Brun, datant de 1675 à 1678, devait remplacer dans l’église des Grands-Augustins les décors projetés auparavant pour le maître-autel.
Ce maître-autel, des plus somptueux, était offert par Charles de Bercy, doyen des maîtres des requêtes, mort le 30 mai 1676 et inhumé au milieu du chœur sous le dallage de marbre polychrome, orné de damiers, d’étoiles et de ses initiales, C. M. B., sommées d’une couronne de marquis.
« Une grille de fer, avec ornements à cartouche de cuivre doré séparait l’autel du chœur ». Encadrant le degré de l’autel, « un banc de communion de tracé polygonal étoit formé par des pilastres de marbre, où des branchages entouraient des cœurs enflammés (symbole de saint Augustin), et par des balustres en fer forgé et doré ». Huit marches de « marbre de Bourgogne et Breche violette surélevaient l’autel ». Celui-ci était pris dans une construction en forme de ciborium; il n’avait qu’une seule face et était « en marbre isabelle, incrusté d’albâtre oriental, brèche violette et Languedoc » […].

Abbayes, monastères et couvents de Paris, vol. 1, Paul et Marie-Louise Biver, Nouvelles Éditions Latines, 1970 (Google Books)

Pour illustrer au mieux ce maître-autel flambant neuf, Les Antiquités nationales d’Aubin-Louis Millin font office de précieuse ressource, avec cette gravure réalisée en 1791 :

Aubin-Louis Millin, Antiquités nationales ou recueil de monumens. Tomes 2 et 3, n°XXV, Pl. 10, Pag. 62 (Bibliothèque numérique de l’INHA)

Comme dans l’Épitaphier abondamment cité dans cet article, Millin fait état des figures de saint Augustin et de sainte Monique dans le maître-autel. Pour un autre point de vue du lieu, il faut observer la gravure de Sébastien Leclerc réalisée en 1703 avec, cette fois, une vue latérale du chœur de l’église à l’occasion du rassemblement des chevaliers de l’Ordre du Saint-Esprit (Bibliothèque numérique de Lyon, datation confirmée par une copie de la vignette au Louvre) :

Les chevaliers de l’ordre du Saint-Esprit rassemblés dans le chœur de l’église des Grands-Augustins de Paris, 1703, Bibliothèque municipale de Lyon (F17LEC006441)

Si l’on sort de l’église pour mieux retrouver nos plans de Paris, de quoi dispose-t-on ? Autre perspective, cette fois en vue oblique depuis la rive droite : on trouve le Couvent à gauche, avec à son pied le bras de Seine que l’on ne distingue pas. À droite, le Pont-Neuf se trouve dans le prolongement de la rue Dauphine. À mi-chemin, la statue d’Henri IV fait face à la place Dauphine. L’église du couvent des Grands-Augustins semble avoir été bâtie en deux fois : Charles V fit élever le chœur dans la seconde moitié du XIVe siècle et la nef fut édifiée postérieurement. Un nouveau chœur aurait été construit dès 1675. Les travaux s’achevèrent trois ans plus tard.

Plan de Turgot réalisé par Louis Bretez et Claude Lucas, 1739 (Norman B. Leventhal Map Center / Wikimedia)

Il existe des tracés d’architecture du Couvent, mais qui ne sont pas contemporains. Un premier plan a été reproduit et photographié par Pierre Émonds (ou Émonts) entre 1862 et 1905. On trouve ensuite un plan réalisé par Émile Hochereau en 1890 à partir, selon son titre, « d’un plan manuscrit conservé à la BnF », le voici :

« Couvent des Grands Augustins d’après un plan manuscrit conservé à la Bibliothèque Nationale », Émile Hochereau, 1890, Paris (Gallica, BnF)

Ce plan est également paru dans l’Épitaphier du vieux Paris d’Émile Raunié, citant comme source à la BnF la collection Clairambault (cote 1146, fol. 27, ici et ). Il a probablement été établi durant la première moitié du XVIIe siècle. On y voit, au sud, le chœur, longé par ses collatéraux, donnant sur les quais de Seine. Au sud-est, on distingue l’entrée accessible depuis les quais avec, dans le prolongement que l’on devine au nord-est, un accès immédiat à la rue Dauphine.

Qu’est-il advenu au Couvent des Grands Augustins durant la Révolution française ? Une disparition aussi soudaine que tragique, à n’en point douter. Le couvent fut supprimé en 1790, dès les premières années de la Révolution, entraînant l’expulsion de 45 religieux. Cités plus haut, Paul et Marie-Louise Biver rapportent que « le trésor des Grands Augustins semble avoir été enfermé dans la sacristie basse. Le 7 octobre 1791, les pièces les plus importantes, telles que ces statues de trois à quatre pieds en vermeil que l’on exposait sur le maître-autel les jours de fête, seront transportées à la Monnaie pour y être fondues. Elles n’ont pas laissé de traces dans les inventaires ». Le terrain et les bâtiments sont mis en vente en 1797 en partie comme bien nationaux, sur lesquels la rue du Pont-de-Lodi est ouverte dès 1798 (lire l’article de Tombes et sépultures).

Quelques années plus tard, l’emplacement fut transformé en marché, rôle qu’il occupait déjà partiellement sur les quais des (bien nommés) Grands-Augustins. En effet, se tenaient sur ces quais le marché à la volaille dès 1679, puis le marché du pain à partir de 1748. À l’endroit où se trouvaient l’église et les dépendances du couvent fut construit, entre 1809 et 1812, un grand marché couvert dit “Marché de la Vallée”. Pour plus de détails, je renvoie à l’article très documenté proposé par la Société d’histoire du 6e arrondissement. Dans les collections du Musée Carnavalet, on trouve d’ailleurs l’Inscription de pose de la première pierre du Marché couvert de la Vallée, posée au quai des Grands-Augustins en 1809. Cette nouvelle fonction du lieu historique de Paris ne dura qu’une moitié de siècle. En effet, « par une décision du 12 décembre 1866, le pavillon n° 4 des nouvelles Halles centrales fut affecté en entier, à dater du 26 du même mois, à la vente en gros de la volaille et du gibier ». Ce changement de conjoncture fit encore vivoter quelques années le marché de la Vallée, jusqu’en avril 1869, lorsque son sort fut scellé. La ville vendit une partie du terrain à un particulier et en réserva une autre afin d’agrandir des établissements scolaires de la rue du Pont-de-Lodi (source identique provenant de la Société d’histoire du 6e arrondissement).

Finalement, que reste-t-il de ce couvent, un siècle après avoir été rasé puis converti en marché ? Ce même marché aura survécu moins longtemps encore que l’édifice religieux. Les quais ont tout de même conservé le nom rendant hommage aux Grands Augustins. La rue Dauphine et la rue Christine existent toujours, tout comme la rue de Buci. À l’origine, je souhaitais que cet article soit une introduction à un propos autour de cet emplacement au XXe siècle. En fin de compte, à force de contextualisation, j’ai finalement retracé l’histoire presque millénaire du lieu et du quartier. Trop volubile, je me suis retenu de parler de la statue équestre d’Henri IV ! L’incroyable histoire de la redécouverte des papiers qu’elle contenait dans son moulage de 1818 aurait bien valu un article sur ce blog, mais elle demeure très bien documentée (la découverte en vidéo, le compte-rendu et la description détaillée de son contenu). Quoi qu’il en soit, cet article connaîtra une suite, puisqu’il reste aujourd’hui quelques vestiges du Couvent des Grands Augustins, dont un que j’ai pu voir de près. À suivre, donc !

Merci à Tim pour sa fine relecture et à Fabien pour son aide bibliographique.

Alexandre Wauthier