Noël Nouët, Les Étoiles entre les feuilles (extraits)

Ces extraits du recueil Les Étoiles entre les feuilles (Henri Falque, Paris, 1910) se réfèrent à l’article

Noël Nouët, poète (#39)

 

CHANSON

Au bout des grandes routes nues
Il y a les champs et les bois
Et la ville pleine de toits
Et mille choses inconnues :

L’ample campagne qui bleuit
Avec les perdrix dans les orges !
Là-bas les maisons et les forges
Et la cigogne sur son nid,

Il y a la rivière verte
Où surnagent les nénuphars,
Les aventures, les hasards :
La vie est toute grande ouverte.

Il y a les torrents, la mer
Au bout de cette route immense
Et ma chambre où pendant l’absence
Les beaux lis ont embaumé l’air !

 

CRÉPUSCULE D’ÉTÉ

Au statuaire Quillivic

L’ombre des tas de blé qui parsèment la pente
S’allonge comme un coin pénétrant dans le bois.
La lumière s’en va lentement, déclinante.
On ne distingue plus, sous les feuilles, les noix,

On ne peut plus compter les vaches dans l’étable
Et les derniers rayons s’écoulent du verger
Rouges, pareils à des filets d’eau sur le sable
Au travers de la haie et du treillis léger.

Un vieux rentre, penché comme quelqu’un qui cherche.
Mais ne cherche-t-on pas quelque chose chacun?
Le pied de passerose est grand comme une perche
Et la menthe du pré nous donne son parfum.

Les derniers rayons d’or s’en vont entre les ronces,
Les toits de la mairie ont des grands V de feu.
Au loin des Angelus se donnent des réponses.
Les aboîments de chiens s’éteignent peu à peu.

Le silence et la nuit s’étendent sur les choses,
Puis une pomme tombe avec un bruit soudain
Et l’on se dit sans voir les effets ni les causes :
« Une pomme est tombée au milieu du jardin… »

 

HYMNE PASCAL

Alleluia ! Chantons, chrétiens, cloches, oiseaux !
Un nouveau jour paraît comme un lis sur les eaux
Et c’est un matin plein d’allégresse angélique !
La terre va lancer d’elle-même un cantique :
Écoutons, admirons, saluons, bénissons !
Chœurs du monde et des cieux montant à l’unisson
Au lever du soleil sur les plaines en joie !
Tout le printemps terrestre est en fête et verdoie,
Et le printemps des cœurs s’épanouit en lui
Comme un iris humide et frais parmi les buis.
Bonheur d’âmes parmi le grand bonheur des choses
O double renouveau ! Aube en apothéose !
L’espoir miraculeux de la vie à jamais
Éclôt divinement dans l’herbe des sommets
Et s’unit aux frissons perpétuels des sèves.
Les rejetons noueux sont plus forts que les glaives
Et l’Amour t’a vaincue, ô Mort, au bord des cieux!
Alleluia! Chantons! Le nuage est joyeux,
La vapeur virginale est comme une bannière,
Le cri de l’alouette est rempli de lumière
Et les saints carillons volent parmi les bois,
Au milieu des bourgeons entr’ouverts, sur les toits,
Et sur la haie en fleurs, l’eau de la mare pleine,
La brune giroflée et la fraîche fontaine
Comme des drapeaux clairs emportés par le vent.
A l’odeur des jardins va se mêler l’encens,
Et nous disperserons en des strophes pieuses
Nos émerveillements dans les nefs glorieuses
Tandis que les coteaux que va dorer l’été
Frémiront en l’honneur du pur Ressuscité!

19 avril 1908.

 

LE JARDIN

Le jardin traversé d’oiseaux capricieux,
Le jardin varié, profond et spacieux,
Avec une pelouse aux bosses veloutées,
Aux troncs rugueux et forts, aux ramures voûtées,
Le jardin tout ému de la vie en suspens,
Coloré par les fleurs, les femmes et les paons,
Évente par les jours qui changent dans l’espace
Ainsi que des coureurs mirés par une glace,
Le jardin où l’on voit, calmes, se marier
Au vert noir du sapin le vert du peuplier
Et la feuille en ovale à la feuille à cinq pointes,
Où les formes des corps organisés sont jointes
Par les forces sans nombre aux rythmes naturels,
Où les parterres bleus sont comme des autels,
Où les grands marronniers ont leurs cimes fleuries,
Le jardin odorant est plein de mille pluies!