Introduction
Un instrument : la harpe. Dans l’imaginaire musical, il y a déjà une dimension mystique. Petit, l’image de la harpe, avant le son, m’évoquait les pièces irlandaises de la nouvelle monnaie à l’aube du nouveau millénaire : l’euro. L’instrument est imposant, mais sa dimension contraste avec ses formes faites de volupté. Pour ce qui est du son produit, je le connais finalement assez mal. Plus doux que celui produit par une guitare, plus léger que celui réalisé en frappant les touches d’un piano, le son de la harpe est tout sauf âpre, si j’ose dire. Dans la musique classique, j’ai dû attendre ce son dans des musiques de film, des arrangements d’Edvard Grieg, qui sait.
Plus récemment, j’ai découvert la beauté de cet instrument en collectionnant des vinyles à faible coût. Je me souviens, vers 2018-2019, je vivais dans le sud de Paris et allait souvent fouiner au grand Emmaüs d’Ivry, juste à côté, et donner des vêtements que je ne mettais plus depuis quelque temps. Là-bas, il m’arrivait de trouver quelques rares albums qui m’intéressaient, mais il y avait toujours la curiosité de ne pas savoir sur quoi on va tomber. Je me souviens qu’un vinyle coûtait 2 € pièce. Une fois, un disque de Kraftwerk m’avait échappé. J’avais laissé à un curieux comme moi le soin d’examiner le contenu d’un carton avant moi, arf ! Plus souvent, je trouvais des vinyles de Vangelis, car j’aime l’ambient et lui-même était apprécié pour ces réalisations dans les années 1970-1980, paix à son âme. Je me souviens avoir acheté au moins deux fois l’Apocalypse des animaux (1973) à cet Emmaüs. J’avais aussi mis la main sur un exemplaire des Chariots de feu. Dans ce même élan, j’ai également utilisé une pièce de 2 € (pas irlandaise) pour me procurer un exemplaire du premier volume du Mystère des voix bulgares (1986). Enfin, une autre fois, j’ai trouvé, en plutôt bon état, le troisième album d’Alan Stivell, Renaissance de la harpe celtique (1971). Je savais que, comme les albums précités, celui-ci était un haut fait de la musique des années 1970 produite en France. Il y a parfois des albums qui connaissent un grand succès alors qu’il ne s’agit pas vraiment de variété ou de machines à tubes. J’ai passé ce disque gondolé sur ma platine et c’est vraiment de cette manière que j’ai pris presque 40 minutes à écouter et découvrir les sons que pouvait produire la harpe. Il y a une dimension chaleureuse, je n’imaginais pas les cotes des contrées gaéliques, mais plutôt quelques éléments féériques ou mystiques qui, a posteriori, quand j’écris ces lignes, me rappellent mes escapades chez moi, dans la forêt ardennaise. D’un point de vue plus lointain, le jazz avait introduit la harpe comme élément constitutif de l’ensemble instrumental de grandes figures, comme Alice Coltrane ou Dorothy Ashby. Je ne suis pas resté indifférent à ces sonorités qui renouvellent le genre.
Plus récemment, la harpiste que j’apprécie énormément est aussi sans doute la plus visible dans le paysage musical actuel : Mary Lattimore. J’avais aussi écouté Joanna Newsom, mais ses compositions étaient un peu moins instrumentales. Depuis ma découverte du krautrock, puis de l’ambient, j’écoute énormément de musique sans paroles, ou alors très peu. C’était justement en vers 2018 que j’avais écouté Lattimore pour la première fois. Il aura fallu attendre 2022 pour que j’accroche vraiment et que je m’amuse, tour à tour, à collectionner ses albums en vinyle. J’avais eu la chance de la voir en concert en février 2024. Ce qui ne gâche rien, c’est que le billet était assez peu cher, mais surtout l’expérience aurait valu au moins deux fois son prix : l’instrument est envoûtant et la musicienne entrecoupait ses prestations par quelques anecdotes personnelles relatives à la genèse des morceaux qu’elle allait interpréter, le tout dans une salle relativement petite. Tout prédestinait à ce que j’écrive un article sur Mary Lattimore, mais elle dispose déjà d’une certaine notoriété, encore plus cette année avec Tragic Magic, un album sorti en collaboration avec Julianna Barwick. En 2020, j’avais également été impressionné par la maîtrise de la harpe sur l’album Phoenix : Flames Are Dew Upon My Skin d’Eartheater. L’artiste avait alors fait appel à la harpiste Marilu Donovan. Dans le même ordre d’idée, il y a la harpe orchestrale de Katie Buckley au sein du Kasper Bjørke Quartet, ou encore celle qui joue dans le morceau Moment zéro de la formation Sunrise, Flowerfield.
Finalement, une dernière figure de la harpe contemporaine a attiré mon attention, en 2025. En effet, j’ai été immédiatement captivé par son jeu musical, découvert grâce à un album en collaboration avec un autre musicien que je suivais. Comme cette musicienne vient de sortir un nouvel album il y a quelques semaines, je profite de cette actualité pour en faire un article. Je vais donc écrire, après tout ce blabla, sur Lara Somogyi.
La harpe mystique
Lara Somogyi est donc une harpiste et compositrice américaine. Elle est née à Kauai de parents d’origine hongroise, dans l’État d‘e » Hawaï, et a grandi en partie à New York. Elle débute le piano et le chant à l’âge de quatre ans, avant de se consacrer à la harpe dès l’école primaire, à 8 ans. Son parcours académique l’a menée de la Eastman School of Music Pre-College (New-York) à la prestigieuse Royal Academy of Music (Londres), où elle a obtenu son diplôme, puis un titre honorifique d’Associée pour ses contributions à la musique contemporaine.
Actuellement basée à Los Angeles, Lara Somogyi intègre à sa composition à la harpe des éléments de musique électronique, avec des pédales d’effets (glitches, boucles improvisées, etc.). Elle est loin d’être une musicienne méconnue. Elle est d’abord adoubée par le milieu musical spécialisé, mais aussi par le monde cinématographique. À en croire sa riche page IMDB, Somogyi et sa harpe sont créditées dans plusieurs séries, films et court-métrage. Toutefois, ce qui m’intéresse ici, c’est avant tout ses albums parus en son nom propre. En consultant sa page sur la base de données RateYourMusic, je me suis aperçu qu’elle n’avait pas encore la visibilité qu’elle mérite.



Lara Somogyi sort son premier album solo, « ! » en 2022. D’emblée, elle assume son style en fusionnant harpe traditionnelle et effets électroniques. Elle est capable de créer des paysages sonores hypnotiques et planants, une ambiance que j’affectionne tout particulièrement. Dans plusieurs interviews, elle manifeste sa volonté de placer la harpe dans un contexte plus large que celui de la composition classique. C’est sans doute ce qui apporte une énorme richesse ainsi que de la curiosité à sa musique. D’ailleurs, elle cite parmi ses bandes originales préférées celle du film The Social Network composée par Trent Reznor et Atticus Ross. Je crois que cela participe au décloisonnement institutionnel ou académique de son instrument : les instruments classiques sont, au premier abord, réinventés, voire démocratisés à travers la musique pour films. À titre personnel, les films dont la bande-son a été signée par Nino Rota, Ennio Morricone ou Michael Nyman m’ont amené à écouter des choses beaucoup plus diverses. Il n’y a pas de hasard si l’une de mes bandes-son préférées est celle de Minari, composée par Emile Mosseri. Sur ce premier opus, j’avais particulièrement apprécié les titres Acceptances et Aviary.
Son EP « blueprints » (2024) confirme son évolution vers une esthétique plus épurée, comme sur la harpe se retirait doucement pour laisser place à davantage de modulations électroniques. Les morceaux, souvent improvisés. J’avais surtout accroché avec les deux premiers titres.
En mars 2025 paraît l’album Désert. Il s’agit d’une collaboration avec le pianiste québécois Jean-Michel Blais. C’est justement grâce à lui, et donc à cet album, que j’ai découvert Somogyi ! J’écoutais depuis longtemps ce que faisait Blais, depuis 2018, très exactement. J’avais notamment été frappé et séduit par sa reprise de In a Landscape de John Cage (1948), en compagnie de Michael Silver (CFCF). Avec son joli clip vidéo, passepied est également l’un de ses morceaux préférés de son répertoire. D’ailleurs, Blais a sorti un nouvel album solo le 25 septembre dernier, cela mériterait un autre article. Cette fois, la harpiste et le piano composent ensemble, et je dois avouer qu’il s’agit de la parution que j’affectionne le plus parmi toutes les productions de Lara Somogyi.
Désert est un album entièrement improvisé et constitue une conversation musicale entre instruments qui sont d’accord, — ce que je veux dire, c’est que ce n’est pas un débat houleux — formant une parfaite symbiose. D’abord, Somogyi et Blais sont tous deux signés chez Mercury KX, une maison de disques basée à Londres. Leur rencontre a eu lieu de manière fortuite : lors d’une tournée de Jean-Michel aux États-Unis, il se trouve à Los Angeles. Son équipe propose alors d’ajouter une première partie à son spectacle. En découvrant la musique de Lara, il a été séduit par son univers et sa harpe, ce qui a conduit à une collaboration improvisée lors du concert.
En toute humilité, Blais affirme, Somogyi approuve : cet album « […] reste de la musique simple, ce n’est pas dans la complexité […]. C’est introspectif et minimaliste » (Rolling Stone Canada). L’album s’écoute de bout en bout, mon morceau préféré est mythes, qui a droit à son clip visuel ci-dessus, réalisé dans le très bien nommé désert. C’est sans doute l’intensité du morceau et sa retombée, comme une plume ou une feuille morte balayée par le vent, ou bien, plus terre-à-terre, un virevoltant, ou tumbleweed. Dans le même ordre d’idée, le titre révérence a aussi eu droit à son clip visuel. Deux autres morceaux, interprétés live, toujours dans le désert de Joshua Tree, ont particulièrement retenu mon attention : dusk et refuge. Cet album est sans doute celui qui a connu le plus de succès dans la discographie de Lara Somogyi. Cette parenthèse enchantée, à travers une rencontre de deux instruments maniés par deux humains, se reproduira peut-être, qui sait ?
Un deuxième E. P. vient entrecouper les albums sortis par Somogyi. Cette fois, il s’agit de Solstice Lines 〰️ (2025). Sur cette petite parution, j’ai particulièrement retenu sa reprise de reprise de l’intemporel Merry Christmas, Mr. Lawrence de Ryuichi Sakamoto, qui avait été exécutée deux ans plus tôt. Je crois que cette pièce est toujours aussi belle, peu importe l’instrument. Il n’y a pas si longtemps, j’avais actualisé l’article que j’avais rédigé sur Kelly Moran afin de partager sa reprise au piano du chef-d’œuvre de Sakamoto. La version du morceau à la harpe, c’est encore une autre dimension. D’ailleurs, dans le même temps, elle avait repris à la harpe le morceau Running Up That Hill de Kate Bush.
Le 28 août 2026, elle sort son nouvel album A (Time) Patterned. Sur cette nouvelle parution, elle est aidée de Cyrus Reynolds, producteur, arrangeur et surtout mari de l’intéressée, qui l’a co-produit et co-écrit, apportant une dimension harmonique. Visuellement, l’esthétique désertique est aussi présente que dans ses deux premiers albums. C’est normal, il s’agit de Joshua Tree, en Californie ; là où Lara vit et possède son propre studio d’enregistrement. Musicalement, Somogyi exploite la harpe pour interroger le temps : on entend la répétition l’impermanence, ou encore l’écho. On trouve donc logiquement une approche plus personnelle que dans la collaboration avec Blais. Le piano est moins présent, les effets électroniques rappliquent et les asperges s’invitent. Là encore, la musicienne a accordé une place importante au visuel, avec des clips toujours aussi réussis : sojourn se trouve en ville, tandis que open fields se trouve toujours dans le désert californien.
Sur cet album, j’ai également beaucoup apprécié l’écoute de sitting circle (réalisé avec Rob Moose) et du morceau elsewhere, dont une version live va d’ailleurs être dévoilée après-demain sur la chaîne New Sounds. Je ne peux pas m’empêcher de partager directement le morceau elsewhere, mon préféré de l’album, quitte à alourdir le contenu de cet article. Je le partage sous le paragraphe qui suit, et, après, j’arrête !
Finalement, dans cet album, Somogyi elle-même explique s’inspirer, pour ses titres, de l’ouvrage A Pattern Language de Christopher Alexander (1977). Il s’agit certes d’un essai d’architecture proposant des solutions basées sur des motifs pour résoudre des problèmes spatiaux et humains, mais l’essentiel réside dans le manifeste langagier qui émerge de l’ouvrage. Les termes employés servent donc à nourrir l’imagination et la nomenclature de l’album ! Le titre Sitting Circle, l’un de mes préférés de l’album, s’inspire notamment de cet essai.
Collaborations et reprises
Outre ses albums ou E. P. produits en solo, Lara Somogyi est créditée dans différentes parutions musicales. On peut citer les musiques de film ou les musiques de jeux vidéo, comme précédemment dans cet article, mais je tenais à citer surtout d’autres projets avec d’autres artistes strictement musicaux. Par exemple, c’est sa harpe que l’on entend dans l’album Fragments de Bonobo (2022), en particulier dans le morceau Polyghost. Plus proche de la musique néo-classique, Somogyi apparaît sur l’album « Spells » de Ben Lukas Boysen, sorti sous le label Erased Tapes.
Concernant d’autres collaborations épisodiques, Lara fait office de harpiste de référence pour accompagner des musiciens et musiciennes de renom lors de performances live, comme Anderson .Paak, Lauryn Hill, Ariana Grande, DOMi & JD Beck, ou encore John Legend. Certaines de ses collaborations en studio m’ont permis, comme Somogyi grâce à Blais, de découvrir d’autres artistes musicaux proches de mes affinités. C’est le cas de Tony Anderson et le morceau Retour, issu de son album Nuit (2021). Par la même occasion, j’ai apprécié la découverte et l’écoute du répertoire de la pianiste Sofi Paez, notamment les titres Ocean, Hammers et Waterfall. Ce dernier morceau est d’ailleurs issu de son album Bodies of Water, sorti le 25 septembre dernier, le même jour que Jean-Michel Blais ! À cette occasion, elle jouera en France, à Nancy, le 17 octobre.
Sélections
Après avoir enfin pris la décision de quitter Spotify, je partage ce que j’avais l’habitude de faire : une sélection musicale des artistes sur lesquels j’écris. Ces playlists me permettent de me replonger dans un univers. Souvent, c’est les Pixies, même si je n’ai rien écrit sur eux ici, mais je crois que ça peut être utile pour montrer quels sont mes morceaux préférés.
Alexandre Lê Văn — Wauthier
