Kelly Moran (#49)

De la musique encore et toujours !
Que ton vers soit la chose envolée
Qu’on sent qui fuit d’une âme en allée
Vers d’autres cieux à d’autres amours.

Ces mots proviennent de l’Art poétique de Paul Verlaine. Qu’importe le langage, il y eut un moment où l’humanité avait besoin de poésie pour transmettre son histoire oralement. Le règne implacable de l’écrit, confirmé sur ce site, nous fait oublier que deux arts essentiels ont été, parfois, très imbriqués. Musique et poésie sont deux formes d’expression qui savent être liées et déliées. La musicalité d’un vers a tout à voir avec la capacité à, sinon retenir, du moins capter l’attention par sa rythmique. La poésie intéresse sans doute moins les gens dans la vie quotidienne aujourd’hui, mais la musique s’adresse à nous de manière omniprésente, sous toutes ses formes. Ici, pas de poésie, que de la musique, à commencer par celle-ci :

Ces quelques notes de piano m’ont plu dès la première écoute. Je crois que ce morceau, Butterfly Phase est, à ce jour, ma plus grande découverte musicale de cette année. On dirait que deux pianos se comprennent sans parler la même langue. Le premier flotte, le second creuse le son à l’aide d’une pioche. Pendant longtemps, la musique n’était pas écoutable de manière différée et intensive : on était littéralement en condition pour être exposé à la musique : la solennité et le coût de l’écoute rendait l’expérience rare et n’était accessible qu’à quelques privilégiés. Aujourd’hui, depuis le piano mécanique jusqu’au streaming, en passant par le phonogramme, on peut écouter et réécouter une musique dans n’importe quel contexte. Ce morceau, que ce soit à la maison un dimanche matin ou dans une rame de métro bondée : je l’apprécie toujours de la même manière. L’expérience est différente, mais l’intensité des émotions produites est toujours au rendez-vous.

Je connaissais Kelly Moran, beaucoup de gens la connaissent aussi, mais j’ignorais qu’elle allait sortir un album fin mars 2024, six ans après le dernier en date. Rien qu’avec Butterfly Phase, je suis motivé à écrire quelques mots sur l’artiste. J’aime beaucoup le piano, en particulier lorsqu’il est influencé par des sonorités non classiques. Musique tantôt électronique tantôt expérimentale, le piano comme instrument socle, j’écrivais déjà ici sur la pianiste Vanessa Wagner, dans l’un des premiers articles du blog. J’apprécie ces profils qui rendent curieux et dont l’œuvre ouvre davantage notre oreille à d’autres expériences. Kelly Moran fait partie de ces artistes. Comme j’ai énormément apprécié le morceau ci-dessus, j’en profite pour le reposter, cette fois sous forme de clip vidéo, tout aussi remarquable :

Quelques éléments maintenant sur Kelly Moran. C’est une compositrice et pianiste américaine née à Chicago en 1988. Elle a grandi à Port Washington, dans l’État de New York. Dès l’âge de cinq ans, elle commence à étudier le piano. Elle bénéficie ensuite d’une formation classique rigoureuse tout au long de son adolescence. Après avoir obtenu un diplôme de premier cycle en performance au piano, ingénierie sonore, et composition à l’Université du Michigan-Ann Arbor, elle obtient un autre diplôme, celui de Master of Fine Arts à l’Université de Californie – Irvine, mention Integrated Composition, Improvisation, and Technology. Son sujet de master était d’ailleurs : « Travailler ensemble : une exploration des processus de collaboration entre compositeurs et chorégraphes ». C’est ce qui explique son intérêt pour l’incarnation de sa musique par les arts vivants. Le clip n’en est que l’exemple le plus récent. Les années d’études supérieures ont été fécondes puisque Moran s’est mise à développer de nombreuses pratiques d’improvisation.

Avec comme base de composition l’automatisme solo, elle expérimente le son sorti du piano de différentes manières. La plus identifiable définissant le style de Kelly Moran, c’est l’utilisation d’un piano dit « préparé ». Cette technique consiste à placer des objets sur les cordes pour altérer le son produit par le piano. On peut préparer un piano en déposant des couverts, tout un service de vaisselle, n’importe quoi. Le piano préparé n’a pas été inventé par John Cage (1912-1992), mais c’est bien lui qui l’a longuement théorisé. Pour faire simple, il résume la technique en une phrase : « Le piano préparé est en réalité un ensemble de percussions confié aux mains d’un seul interprète ». Car c’est bien l’intérêt de cette pratique : décupler les sons produits par le piano pour en faire une sorte d’orchestre, ici une one-woman-band. Les cordes frappées et produisant un son différent selon ce avec quoi on vient les faire vibrer me font penser au yangqin (扬琴), instrument chinois qui connaît plusieurs variantes d’un pays asiatique à l’autre. Ainsi, dès lors que les mailloches sont en bambou ou en métal, le son s’en trouve altéré et le timbre change de manière manifeste. John Cage lui-même inspira grandement le mouvement minimaliste. Pour le piano préparé, il s’était inspiré du compositeur Henry Cowell (1897-1965), lui-même grand théoricien qui contribua à la réputation expérimentale de l’Université de Berkeley, en Californie. Moran cite elle-même Tori Amos et Kayo Dot parmi ses influences pour cet exercice, avec très probablement les compositions d’Aphex Twin, auquel elle rend hommage en reprenant, par deux fois le titre Avril 14th sur sa chaîne YouTube : le 14 avril 2020 et le 14 avril 2021.

Photographie de Kelly Moran publiée dans l’excellent article d’Inverted Audio (2020)

Je ne sais pas trop pas où commencer pour décrire le parcours musical de Kelly Moran. Qu’importe, ses travaux ont le mérite d’être connus, notamment grâce à son intérêt pour toutes les musiques expérimentales, y compris les formes d’expression artistique non conventionnelles. Dans sa discographie, l’union fait la force ; il faut donc s’intéresser autant à ses parutions solo qu’à ses collaborations. Je passe vite là-dessus, mais elle a initialement joué dans des formations comme Cellular Chaos et Voice Coils, loin du piano préparé. En 2010, elle sort de manière auto-produite l’album microcosms, puis movement l’année suivante et optimist en 2016. Toutefois, c’est véritablement en 2017 qu’elle sera fera connaître, notamment auprès de la critique, avec l’album bloodroot, paru chez Telegraph Harp Records. L’album est salué pour sa créativité audacieuse et son mélange de styles musicaux, allant de la musique classique contemporaine à l’ambient, en passant par la musique électronique expérimentale.

Un an et demi plus tard, en 2018, Kelly Moran sort son deuxième album solo, Ultraviolet, qui renforce sa réputation en tant que figure émergente majeure dans le domaine de la musique expérimentale. Les paysages sonores façonnés par Moran sont uniques et immersifs. Elle continue finalement d’explorer ce qui semble constituer une réflexion musicale menée depuis ses études supérieures. Fait important : l’album paraît chez Warp Records, label de renom pour la musique électronique, sur lequel est notamment signé le susmentionné Aphex Twin. Sur trois morceaux de l’album – Water Music, Helix, et Nereid – , Daniel Lopatin (Oneohtrix Point Never) donne une couche additionnelle pour la production et les synthétiseurs.

En mai 2019 paraît l’EP Origin, puis en novembre une WXAXRXP Session. Moran y développe quelques éléments intéressants. De même, Chain Reaction at Dusk, sorti en décembre 2020 avec Prurient, présente des sons relativement courts, mais toujours avec un piano préparé prégnant. Il faudra attendre novembre 2023 pour écouter à nouveau une sortie personnelle de la compositrice, avec Vesela. Finalement, depuis Ultraviolet, elle n’avait plus sorti d’album. Après quelques singles parus au début de l’année 2024, on a enfin droit à un album, après 6 ans : Moves in the Field le 29 mars 2024, toujours chez Warp. Et quel album ! Du piano minimaliste, cette fois sans piano préparé, de l’impressionnisme musical pur qui n’est pas sans rappeler Erik Satie. Outre Butterfly phase, on trouve quelques pépites comme Sodalis (II), également disponible en clip sur YouTube et interprété en live. Dernièrement, on trouve aussi un enregistrement de ses Solo Piano Works : plus d’une heure de piano captée par Roulette Intermedium.

Au fil des ans, Kelly Moran a collaboré avec de nombreux artistes et a participé à des projets multidisciplinaires allant de l’art visuel à la danse contemporaine. On la trouve créditée sur des collaborations ou des remixes, et je dois dire que parmi mes morceaux préférés, la parité est presque égale entre ceux enregistrés solo et les collaborations dans lesquelles la compositrice apparaît. Je ne cite que trois remixes, dont le premier ci-dessus. À l’origine, l’album To Believe de The Cinematic Orchestra sort en mars 2019. Il est déjà riches en influences et en collaborations, notamment à travers le titre A Caged Bird/Imitations of Life, sur lequel Roots Manuva prête sa voix. Un an après, presque jour pour jour, le collectif fait paraître un album de remixes sur lequel figure parfois plusieurs fois le même titre, adapté par des musiciens différents. C’est ici que Kelly Moran fait son apparition. Sa version de The Workers of Art reste sans doute l’un de mes morceaux préférés de son catalogue.

Vient ensuite Think of Home, un remix du compositeur et pianiste islandais Gabríel Ólafs. Né en décembre 1998, il avait sorti, malgré son jeune âge, son premier album Absent Minded en 2019. Fin 2020 paraît l’album de remixes, sobrement intitulé Absent Minded Reworks, sur lequel est créditée Kelly Moran :

Think Of Home est le titre qui clôt l’album original. En revanche, c’est celui qui ouvre le bal des Reworks ! Également fin 2020, on la retrouve pour la reprise d’un titre de Malibu, à qui j’avais consacré le 31e article de ce blog. D’ailleurs, j’avais déjà évoqué le titre et Kelly Moran, en indiquant que son travail méritait tout autant un article ici, c’est désormais chose faite :

Je souhaitais aussi partager une collaboration, mais elle n’est pas sur Bandcamp. Il s’agit de Music Is The Light avec le duo australien The Avalanches, sur leur album We Will Always Love You (Universal, 2020). L’an dernier, on la voit accompagner au piano FKA twigs à l’occasion d’un concert proposé par NPR, le fameux Tiny Desk, avec un décor et une voix grandioses, je partage la saisissante interprétation du morceau Cellophane :

La manière dont Kelly Moran compose est unique, c’est ce qui fait sa force et explique mon intérêt constant pour sa musique. Le premier morceau partagé deux fois en tête de cet article a même motivé cette rédaction. Pourtant connue et reconnue, Kelly Moran réinvente son style et son dernier album en date montre un retour au source du piano classique. Parmi les autres titres que j’ai appréciés, je cite Hypno. Inutile de douter que d’autres chefs-d’œuvre viendront. Récemment, je dois avouer avoir identifié un album qui me rappelle son style : Tin Iso and the Dawn par Tristan Allen, autre artiste de New York. Cette production, sortie en octobre 2023, mêle aussi musique et visuel, les deux étant entièrement conçus par Allen. Un clip vidéo est proposé pour le morceau Act IV: Death and the Dawn, le plus solennel et impressionnant à mon sens.


Pour découvrir davantage de titres de la compositrice, j’ai réalisé une sélection de mes titres préférés dans une playlist Spotify : Kelly Moran (sélections)

Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur la trajectoire musicale de Moran, mais j’aurais moins d’exclusivité à partager puisque les médias documentent très bien son travail au fil des années. Pour en connaître un peu plus sur sa vie, je cite pêle-mêle Fact Magazine, Rolling Stone, Pitchfork, The Wire et, plus récemment, Tone Glow et le New York Times.

 

Alexandre Wauthier