Camera (#69)

Des images, des millions d’images ! À l’ère du numérique, l’image et le texte se diffusent extrêmement vite, plus évidemment, qu’à l’avènement de l’imprimé. En 2020, le 6e article de ce blog, intitulé Images, était consacré à une création d’un site statique HTML sur lequel j’avais tenté de reconstituer le contenu multimédia de mon compte Instagram.

De fait, outre la volonté de me débrouiller avec ce que je nomme couramment un « code Frankenstein », puisqu’il reprend lui-même des bouts de codes trouvés sur divers dépôts de forges logicielles ou forums d’entraide, avant l’émergence de l’IA. Le bricolage a du bon, il est comme l’ennui, il rend créatif. J’avais utilisé une lightbox et un habillage graphique hérité de ce blog. Aujourd’hui, le projet est maintenu sur GitHub, mais je fais face à de (trop) nombreuses notifications me signalant l’obsolescence de certaines librairies, faisant au dépôt courir le risque d’un manque de sécurité.

https://alexandrewa.github.io/images

Je comprends, mais je souhaitais adopter une solution simple et durable. Fin 2020, juste avant le second confinement, je m’étais autoformé au HTML et au déploiement de sites statiques sur GitHub. J’avais jusqu’alors posté quelques dizaines, ou centaines, je ne sais plus, de photographies et vidéos sur Instagram. J’avais créé mon compte et posté mes premiers contenus en 2016. La plateforme fait ce qu’on lui demande : le réseau social est orienté image, on partage tout avec les personnes qui nous suivent, tout le monde est content.

That’s life, 2022

Cependant, avec un certain recul, doublé d’une démarche d’indépendance avec ce site statique, j’avais une en tête la possibilité de quitter Instagram. En 2020, Instagram appartenait déjà à Facebook, aujourd’hui groupe Meta. Facebook, justement, un autre réseau social, à l’époque, plus connu, car plus utilisé dans le temps. En 2015, on entendait parler de la surveillance de masse orchestrée par la National Security Agency. En 2018, c’était au tour de Facebook d’être sous le feu des projecteurs, avec le scandale de Cambridge Analytica. Personne n’est dupe, mais il me semble que ce genre d’affaires, relayé dans la presse, peut nous faire parfois réfléchir, ou prendre des décisions. Je ne dis pas que c’est simple. C’est un bon moyen de sociabiliser. Sur Instagram, j’aime poster, comme d’autres amis ou connaissances, des choses que je trouve belles pour m’exercer. Souvent, il s’agit de paysages, de monuments, d’art en général. J’aime les portraits, mais je ne suis pas le meilleur pour en faire. À défaut d’en être créateur, j’ai la chance d’être entouré d’aficionados de photos, ou de photographes, comme Claudia. Je profite également de ce blog pour partager mon intérêt pour l’œuvre de tel ou telle, comme Ján Cifra, César, Janine Niépce, ou encore Édith-Claire Gérin.

Quand on sait que tout ce qu’on créé, au clic prêt ou au toucher prêt, est une trace supplémentaire enregistrée dans la « Meta-machine », cela rend au mieux réticent, au pire, effraie. La messagerie privée n’est pas épargnée, Meta possède également WhatsApp, mais comment faire pour écrire à nos proches sans cette messagerie ultra répandue ? Sinon par mail ou SMS ? De toute façon, ces solutions, quoique plus anciennes, ne garantissent en rien une quelconque souveraineté sur nos données. Il n’existe donc pas de solution miracle pour partager du contenu sur Internet.

Fragonard – Tête de vieillard (détail), photo prise au musée de Picardie en 2023.

Entre 2016, lorsque je poste ma première image, et 2026, j’ai mis en ligne 514 publications. Il y a eu un « presque passage à vide » en 2021, où je n’ai posté que 19 images, le total le plus bas sur une année, après avoir mis sur pied mon site statique Images, ce qui n’est pas un hasard. En une décennie, j’ai eu le temps de voir Instagram changer : en bien, notamment pour les publications, qui pouvaient contenir 10, puis 20 médias, en pire, pour tout le reste. De faire, ce réseau social est devenu, au gré des années, une énorme usine à gaz, incluant les messages privés, les stories (auxquelles moi-même je contribuais), les notes, les musiques à partager, qui sont souvent les mêmes, une plateforme de vente, des placements de produits par toujours clairement annoncés, et surtout des publicités imposées. En 2026, c’est sûrement la publicité qui m’a fait fuir plus rapidement. Ce qui me retenait, outre les publications, c’était le contenu récréatif envoyé par messages privés aux amis. Il a donc fallu prendre une grande décision.

Déjà, en guise de bonne résolution pour l’année 2026, j’avais fait l’effort de quitter Spotify, dont la vision du patron tend à s’apparenter à celle de celui de Meta. On ne rate rien. Je suis passé sur Deezer, un moindre mal, parce que d’une part l’IA utilisée pour créer certaines musiques est clairement mentionnée, et d’autre part, cocorico.

Clap de fin, capture d’écran Instagram

En juin 2026, j’ai donc fait le choix de ne plus jamais poster de contenu sur Instagram. Je m’en sers encore, parfois, pour les messages, même si je tente de rapatrier mes sociabilités par mail et sur… WhatsApp. Mes amis sauront plus tard qu’il faudra m’écrire par mail ou m’envoyer des messages ailleurs, Signal ou Telegram, deux moindres maux. Dès lors, où stocker tout ce que je souhaite malgré tout partager ? Il fallait tout simplement revenir aux origines de ce bidule Images et à la petite littérature grise qui en découle : ce blog ! Car Images était avant tout pensé comme une sauvegarde parallèle, aujourd’hui, en 2026, Camera est conçu comme une solution définitive de migration !

The art ?
The artist ?

« Images », c’est suffisamment vague pour être utilisé comme je le souhaite, « Camera », ça renvoie à la photographie, à la chambre noire, ou claire, puisque je me plais à avoir en tête Roland Barthes, qui a théorisé de manière décisive sur le médium, comme Benjamin, et, surtout, Sontag. En France, lors de mes études, j’étais surtout nourri par les cours et analyses d’André Gunthert. Je pars un peu loin en disant tout ça, mais je pense que le fait d’avoir été exposé à de tels travaux m’a permis de m’exercer et de me « faire l’œil » pour reconnaître une bonne ou une mauvaise image ou photographie, en toute subjectivité. Cela autorise le cerveau à tenter, à avoir la volonté de prendre des photos avec son smartphone et à les trier. Encore aujourd’hui, je prends parfois 4 ou 5 fois la même photo, pour être sûre que, en dépit d’un cadre savamment choisi, les choses bougeront à mon avantage si je multiplie les prises et donc, les chances. Mes essais à l’argentique ne sont pas encore couronnés de succès, il me faudrait un appareil hybride pour oser appuyer davantage sur le bouton. Plus tôt cette année, j’ai eu la chance d’aller en Grèce pour la première fois.

Mont Athos, Dochiariou, Coucher de soleil sur la Mer Égée, Stéphane Passet, 13 septembre 1913, A3815, Archives de la Planète, Musée départemental Albert-Kahn

C’est à Athènes que je n’ai pas eu le réflexe de prendre mon appareil photo pour immortaliser l’instant où un prêtre orthodoxe frappait à une porte ancienne. Cette scène, intemporelle au milieu d’un centre-ville moderne et animé, m’avait frappé par le contraste des siècles. J’ai isolé cet instant, au moins avec mes yeux, un peu avec ces mots. Idem, sur l’île de Sifnos, nous sommes allés à Kástro pour déjeuner. Avec une table en terrasse donnant sur des vagues parfois puissantes, l’ambiance était menaçante par ces vagues incessantes, mais douce avec cet air marin et ces plats frais. Au moment de payer l’addition, nous entrons dans le restaurant, beaucoup moins lumineux. Il y a des vieux tableaux et un christ pendus aux murs. Le comptoir où nous réglons est au fond du restaurant. A l’autre bout de la pièce, je vois la porte d’entrée donnant sur la terrasse que nous venons de quitter. Il y avait là un contraste et un effet de lumière saisissant. Dans la pénombre, je contemplais au loin les vagues lumineuses fouetter le parapet. A l’entrée de cette porte, le tenant historique du restaurant, pilier parmi les piliers de cette auberge tremblotante, se tenait contre et contemplait, autant que moi, ces vagues de vagues. C’est à cet instant que j’aurais aimé que mon appareil argentique fonctionne !

D’ailleurs, cette volonté de capturer l’instant est permanent dès lors qu’un dispositif de prise de vue et de partage existe, tout intégré, et se trouve dans une poche. C’est beau, quand on y réfléchit, puisque l’on sait que l’instant capturé sera mis dans une boîte, numérique ou physique, mais ne correspondra jamais ni à l’instant d’avant ni à l’instant d’après (cf. Sontag). Avec un smartphone, on peut presque tout faire. J’aurais même pu alimenter mon site statique et le déployer depuis un téléphone ! Ce qui compte, cependant, c’est l’état d’esprit : on prend des photos pour quoi ? Pour immortaliser l’instant ? Pour l’esthétiser ? Pour documenter ? Un peu des 3 ? Oui, sans doute. Il y a une posture. Je m’en rends compte de manière limpide quand, justement, je sors d’une exposition. Ce constat saute d’autant plus aux yeux quand je sors d’une exposition photo proposée par le Jeu de Paume, où tout peut devenir photo numérique et toute photo numérique peut devenir « art », au sens où je conçois ma photo comme une œuvre digne d’être partagé sur le réseau social. Au passage, c’est sans doute le meilleur musée qui propose des offres intéressantes grâce à la carte annuelle.

Talmont-sur-Gironde, Août 2022

Après avoir trouvé la volonté, il faut donc faire le deuil de son compte Instagram. Le deuil est facilité par ce brouhaha d’outils tous aussi superficiels les uns que les autres. Comme Facebook, je le disais, chaque réseau social se transforme progressivement en usine à gaz prête à tourner pour capter au maximum l’attention de l’utilisateur. Une fois libéré de ce poids, en particulier celui du scrolling, on se sent plus léger. Dans un premier temps, cela ne nous rend pas productifs pour d’autres choses, mais cela repose légèrement l’esprit. J’avais presque oublié : parmi les désavantages des réseaux sociaux, il y a, d’un point de vue technique, la restriction d’accès aux données de manière massive par le biais des requêtes API. Cela vaut pour les recherches académiques mobilisant l’usage des réseaux sociaux, restreignant la collecte, mais aussi pour une collecte plus personnelle. Ma démarche s’inscrit dans le second cas.

Pour obtenir sa propre archive Instagram, on peut en faire la demande à Meta, qui nous fait parvenir l’historique, exhaustif si besoin, de nos activités sur le compte en question. À l’époque d’Images, j’avais eu recours à un logiciel beaucoup plus efficace, puisqu’il effectuait un scrapping comprenant les métadonnées des images issues des publications. Ainsi, en extrayant l’EXIF, les métadonnées embarquées de chaque image, on pouvait reconstituer leurs légendes d’origine facilement. Pour ce faire, Instagram autorisait encore assez largement les requêtes API avec authentification au compte pour récupérer toutes les informations souhaitées grâce à une application tierce. Celle que j’utilisais s’appelle 4K Stogram. D’ailleurs, avec certains outils, on peut récupérer les activités d’un compte public pour aspirer toutes les données créées. J’ai essayé avec mon compte, ça peut effrayer de s’apercevoir à quel point on a nourrit un réseau social d’informations, à l’instar des personnes qui alimentent Google Maps bénévolement. In fine, je préfère passer du temps sur ce blog, à écrire ces considérations et à essayer de rapatrier toutes mes photos et toutes mes vidéos !

Léon Gimpel, Photographie dans un miroir déformant, 1900, Jeu de Paume.

Ça ne s’invente pas : en 2025-2026, l’équipe derrière 4K Stogram a annoncé arrêter le développement de ce logiciel, notamment à cause des restrictions d’accès aux contenus Instagram par ce biais. Heureusement, j’ai effectué un export quelques mois avant la fin de cette fonctionnalité. Ainsi, pour l’année 2026 et mes publications en cours cette année, j’ai dû éplucher moi-même l’archive telle que proposée par Instagram, beaucoup moins pratique, car structurée différemment. Ouf ! Malgré tout, j’ai réalisé une copie intégrale de mon compte sur mon disque dur. Que faut-il en faire, maintenant ? Au lieu de prolonger le travail — le bricolage — effectué sur Images depuis 2020, j’ai eu la curiosité de me rendre sur mon compte OVH, l’hébergeur de ce blog, qui m’a permis d’acheter le nom de domaine et d’installer un directement WordPress, pratique pour éviter de mettre les mains dans le cambouis.

Il s’avère que, pour ce que je paie chaque année, je dispose de 100 Go de stockage en ligne, et que j’utilise actuellement moins de 10% de cette capacité. Dès lors, à l’image d’un disque dur externe ou d’un espace de stockage en ligne, pourquoi ne pas enregistrer et partager toutes ces images, déjà publiques sur Instagram, directement sur ce blog ? Ainsi est né le projet Camera. Pour reconstituer un semblant d’interface hérité du réseau social, il fallait jouer avec la galerie WordPress. Celle-ci étant relativement limitée, j’avais déjà installé l’extension Responsive Lightbox & Gallery, notamment pour créer des galeries plus sophistiquées dans d’autres articles.

Menu de la page « Camera »

À coups de pages statiques couplées aux galeries, je suis parvenu à raccrocher les wagons avec l’interface originelle d’Instagram ainsi que l’expérimentation Images. C’est toujours du bricolage, mais je me sens indépendant de Meta ! Je quitte une plateforme pour une autre, mais on va dire qu’OVH est un peu plus éthique.

Avant toute chose, il a donc fallu importer toutes mes photographies. L’arbitraire a du bon : il me permet de garder cette logique de mise en ligne année par année. J’ai donc créé une galerie par année, puis une page simple sur WordPress pour appeler cette galerie annuelle et l’afficher. Comme le montre la capture d’écran ci-contre, cela donne un menu sommaire hérité de mon projet Images : une année, un lien hypertexte et une miniature. Pour l’année 2026, en cours, j’ai donc ajouté les photographies issues du dernier export de mon compte Instagram. Dans cette galerie, j’ai ajouté, à la suite, mes photos prises depuis l’arrêt de mon activité sur le réseau social. Comme la galerie affiche les photographies par ordre décroissant, je peux accéder facilement à tous les clichés que je souhaite montrer. Le résultat ici :

https://alexandrewa.com/camera

Il s’agit donc d’une solution à moindre coût d’un point de vue technique. WordPress est un système de gestion de contenus suffisamment modulable pour paramétrer simplement ce que l’on souhaite faire, à condition de ne pas trop en demander. Si c’est le cas : soit c’est impossible, soit c’est une option payante. J’ai effectivement fait face à ce problème pour ce qui concerne les vidéos. Sur Instagram, justement, j’étais toujours captivé par les publications de Sam Youkilis ou Nicolò Leone. On trouve sur leurs comptes des vidéos très immersives, des paysages, de la nourriture, des rues, des ambiances. À mon échelle, j’essayais de capter ce même type d’instants. Galerie est une solution pour les photographies, mais le fonctionnement de Responsive Lightbox & Gallery est assez différent pour les vidéos. En effet, il n’existe pas d’intégration multimédia dans cette extension. Il existe néanmoins des galeries dédiées aux vidéos, mais il s’agit d’un paramètre payant. J’ai donc opté pour un système D qui a ses limites : dans la page simple WordPress, appeler la galerie de photographies, puis créer des blocs de galerie vidéo. D’abord, c’est fastidieux quand les vidéos sont nombreuses, puisque je dois entrer leurs URL a la mano, mais surtout : la page doit charger plusieurs vidéos en fond, ce qui ne rend pas la consultation optimale. J’ai constaté ces limites avec Camera 2025. Pour la Camera 2026, j’ai abandonné cette solution. Je n’ai donc pas encore de solution pour mettre en ligne et rendre accessible les vidéos que j’ai prises cette année. Ce « problème » n’est pas urgent, je prends donc du temps à faire autre chose, notamment de documenter ces usages.

Capture d’écran, page « Camera 2026« 

Je suis assez fier d’avoir pris toutes ces photos. Il s’agit sans doute d’une volonté mêlant recherche esthétique, expérimentations et documentation des lieux que je visite ou des souvenirs qui sont à la fois personnels et « intemporels ». Je cite souvent ce dernier adjectif, car c’est ce qui me marque le plus dans la photographie. Mon œil changera sans doute. Je me rends déjà compte qu’au début, en 2016 et en 2017, je postais des photographies que je trouve aujourd’hui assez peu soignées ou intéressantes. Peut-être que dans une décennie de plus, j’aurai un attrait différent, ou bien, j’aurais complètement arrêté de mettre en ligne des Cameras !

Alexandre Lê Văn — Wauthier