Église Saint-Onésime de Donchery (# 71)


Pérégrinations ardennaises

Pour savoir qui on est, parfois, on se demande à quoi on est attaché. Même si j’‘’’’ai quitté mes Ardennes natales peu avant ma majorité, j’ai toujours gardé un attachement à ce département qui paraît loin de tout : ni véritablement champenois, ni véritablement belge. Avec les années, à force de revenir sur ces terres, j’ai fini par apprécier, quoique tardivement, le côté froid au premier abord de ces contrées qui sont, malgré tout, miennes. J’ai enfin arpenté, à vélo, la voie verte qui longe le fleuve de la Meuse, du début à la fin. J’ai ensuite laissé mon vélo pour me rendre dans les Ardennes vertes grâce à des circuits de randonnées qui riment avec « abandonnées ». Les grands espaces méconnus, sinon fréquentés par des touristes néerlandais ou allemands, étaient là depuis le début. Moi qui avais grandi à Charleville, puis à Mézières, je découvrais une nature aux contours sinueux, où le vert se mêle au bleu jusqu’à la frontière de nos amis belges. Cette frontière justement, reste assez perméable tant la limite se voit plus sur une carte qu’in situ. Loin des rumeurs urbaines, plus proches d’autres rumeurs familières, je m’aventurai entre Laifour et Anchamps, là où j’étais vraiment seul, même s’il m’est arrivé de croiser quelques sangliers. C’est dans cette forêt que j’ai pris pleinement conscience de l’aspect mystique de cette atmosphère. J’avais eu ça, une fois, à la mer, sur l’île d’Ouessant. En milieu forestier, c’est dans les Ardennes, à une vingtaine de kilomètres de là où je suis né et où j’ai grandi, que j’ai trouvé, seul, la beauté et la crainte de la nature désolée.

À travers mes différentes découvertes, ma curiosité a été piquée à la fois grâce à ma période d’études, dans des villes plus grandes et, dans le même temps, par le manque créé par la distance vis-à-vis de mon « pays ». Finalement, bien que je sois un gars de la ville, petite, certes, je me sens bien et chez moi quand je me trouve au milieu de tout ce vert brut. J’ai en tête les origines très locales de ma famille, comme je l’écrivais dans l’article sur mon grand-père résistant. De fait, durant les confinements de la période COVID, je disposais de temps pour réaliser mon arbre généalogique : peu d’exotisme, hormis ma grand-mère paternelle née à Paris. J’avais été pris de passion pour ce travail de recherche, cela me rapprochait de mes origines, d’une certaine manière. La fierté ardennaise est un sujet à part entière. Elle n’est pas seulement conditionnée par les limites départementales créées en 1790. Il s’agit aussi d’un sentiment d’appartenance lié au monde industriel. Certains évènements, d’apparence anodine, marquent l’histoire locale des Ardennes. J’ai été amusé de découvrir, en me remémorant la journée du 8 août 2008 (8/8/8, code départemental des Ardennes), l’inauguration de Woinic. Qui a documenté cette journée ? Les journaux locaux sans doute, mais aussi les individus. C’est ainsi que j’ai trouvé le bien nommé skyblog Woinic08, dorénavant archivé à la BnF. On y trouve de multiples angles de cette procession visant à introniser le sanglier géant, œuvre d’acier, cela m’a fait sourire. Pendant que les historiens de l’art jugent ses proportions, les locaux ne voient que d’un mauvais œil le coût de son fonctionnement. Toujours est-il que ce colosse sert d’aire de bienvenue lorsqu’on arrive dans les Ardennes par le sud.

D’un point de vue plus littéraire, j’avais été piqué de curiosité en me plongeant dans le régionalisme ardennais, avec quelques figures remarquables dont l’œuvre aurait mérité une plus grande postérité : Camille Lecrique, Marie-Louise Dromart ou encore, plus proches de nous, Jean Rogissart et André Dhôtel. C’est d’ailleurs ce dernier qui, dans son ouvrage Lointaines Ardennes, écrivait les mots suivants : « Ce qui fait l’Ardenne, c’est le mélange de rocs, de quartzites, de schistes, la boue des fagnes, et les eaux immenses qui tournent autour de sites guerriers, de ruines relevées sous les pires et les meilleurs ciels » (Arthaud, Terre écrite, 1979).

La partie de Donchery dont je vais parler (capture d’écran OpenStreetMap)

C’était plus par la nature que par la culture que je me sentais véritablement ardennais. Pourtant, récemment, j’ai été impressionné par une église qui se trouve dans une commune que j’ai pourtant traversée à de nombreuses reprises à vélo, en longeant la Meuse. Je ne soupçonnais pas la richesse historique de l’édifice qui sera le sujet de cet article. En longeant l’ancien chemin de halage devenu voie verte, j’allais de Charleville-Mézières à Sedan. Je passais rapidement par des localités dont je ne connaissais, finalement, que le cours de la Meuse. Pourtant, outre la nature, il y a aussi la culture qui m’intéresse. Dans les Ardennes, tout n’a pas disparu. Nous avons perdu beaucoup à cause des guerres. D’ailleurs, c’est en allant à Troyes pour la première fois il y a quelques années, que je mesure le talent de l’art champenois, bien mieux conservé dans l’Aube que dans la Marne ou dans les Ardennes. Je trouve intéressant que cette culture religieuse s’est davantage rapprochée, d’un point de vue stylistique, du diocèse champenois que, à travers la frontière naturelle de la forêt ardennaise, du style mosan que l’on trouve dans l’actuelle Belgique, dès qu’on arrive à la collégiale de Dinant.

Je m’égare. Sur le chemin de Charleville à Sedan, la voie verte est fort logiquement jonchée d’écluses. On s’éloigne, puis on se rapproche de la Meuse aux aléas des constructions et des aménagements humains. Avant d’arriver à Sedan, on passe par Donchery, c’est sur commune que je souhaitais écrire.


L’église de Donchery

La commune de Donchery, dont la toponymie signifie « domaine du seigneur », compte aujourd’hui un peu moins de 2000 habitants. Pourtant, son existence est le fruit d’une histoire particulièrement riche, notamment à travers son église. En 887, après la prise de Soissons, par les Normands, le roi Charles III donne aux religieux de l’abbaye Saint Médard (fondée en 857), détruite, « la métairie seigneuriale de Donchery avec tous ses biens meubles et immeubles » (source). Ce rattachement ne l’empêcha pas de rester à la merci des incursions normandes remontant la Meuse. La localité était alors située, depuis le traité de Verdun en 843, à la frontière de la Francie occidentale et de la Lotharingie. À l’origine, l’église n’était que la chapelle du prieuré, créé par les religieux de Saint-Médard. Ces religieux constituaient un petit groupe de moines. Ils fondèrent ainsi le prieuré Saint-Onésime, qui fut, selon Gérald Dardart, « l’un des tout premiers monastères de la Champagne septentrionale, probablement le deuxième après la fondation du prieuré de Manise, près de Revin, dépendant de l’abbaye de Prüm, installé en 762 ». Selon la même source, la prospérité de Donchery est surtout due à la concentration de multiples savoir-faire qui génèrent un artisanat réputé, comme le tissage de la laine, la dinanderie, la taille de pierre, ou encore la vente de vin et de bière. En 1399, il est question des foires qui se tiennent quatre fois par an (dépliant au format PDF).

L’édifice est dédié à Saint Onésime, 7e évêque de Soissons, mort en 380, enterré hors la ville de Soissons, au bourg de Saint-Médard, d’où le lien avec l’abbaye. Les reliques de Saint Onésime ont été transférées en 890, partagées entre Donchery et Douai. Au cours des siècles, l’église a été détruite, en particulier lors de l’incendie de la ville en 946, puis reconstruite au fur et à mesure des siècles. L’édifice au plan allongé avec une nef à trois vaisseaux et un transept-double est classé au titre des monuments historiques en 1911. Les croisées du transept double et le chœur ont été construits dans la seconde moitié du 12e siècle, comme l’indiquent les chapiteaux, certains ayant été restaurés. Les baies est et sud du chœur ainsi que le portail sud ont été réalisés au 14e siècle (source). Toutefois, la plus grande partie de l’église actuelle date du début du XVI siècle. C’est à cette date qu’une campagne de reconstruction majeure a eu lieu, avec la date de 1514 visible à la voûte de la nef.

D’ailleurs, c’est également sur le territoire de Donchery, un peu plus loin de la Meuse, que l’on trouve les vestiges d’une église du XIIIe siècle : celle de saint Julien de Ledancourt, « secours » de la paroisse (source 1, source 2).


Saint-Onésime et la Grande Guerre :
aparté photographique

Pour en revenir à l’église Saint Onésime ; celle-ci a été à nouveau incendiée, comme la ville entière, le 26 août 1914. Au début de la Première Guerre mondiale, le toit et le clocher ont été détruits. Le clocher de l’église était initialement doté d’une cloche datant de 1358, qui fut prélevée par les Allemands en 1917, de même que l’orgue, dont l’étain des tuyaux servit à la fabrication des cartouches (source).

Bien que les portails nord et sud ont été très remaniés au 19e, la façade sud a d’abord été ouverte grâce au percement d’un portail début XVIe, dans la 1re travée, côté sud. Bien qu’il ne soit pas centré, le portail témoigne d’un style gothique flamboyant assez raffiné. Dans l’embrasure, des niches à pinacles ont perdu leurs statues à la Révolution française. Au total, on dénombre 4 frontons triangulaires de largeurs inégales sous des toits en bâtière, dont l’un recouvre deux baies.

C’est cette façade sud qui a retenu mon attention pour cet article, mais aussi l’attention d’opérateurs photographiques au lendemain du conflit. En effet, l’extérieur de l’église est remarquable par ce vestige gothique relativement bien conservé au regard des épreuves que le bâtiment a traversées.

Les trois images ci-dessus sont très intéressantes. Sans faire exprès, en cherchant des représentations graphiques, j’ai trouvé 3 clichés relativement similaires dans leur intention : préserver le souvenir bâtimentaire d’un tel édifice après la guerre.

De gauche à droite, on trouve d’abord une carte postale non datée, provenant de Cartorum. Elle a probablement été éditée au début du siècle, avant la guerre. Mention spéciale pour le clocher et le flan de l’église qui sortent du cadre, il y a un effort de montage là-dedans. On y voit une rue pavée et une habitation juste devant le lieu de culte. La façade sud-est resplendissante, ce qui permet de juger de l’état de l’édifice après quatre ans de guerre.

La deuxième image est une photographie autochrome prise en 1920 par Frédéric Gadmer, un opérateur du banquier philanthrope Albert Kahn (A22173). Je ne présente plus le fonds des Archives de la planète auquel il appartient, puis que j’ai réalisé mon mémoire de master dessus (articles # 3, # 7, # 28, # 46, # 57, # 69 de ce blog) et continue à puiser dans cette collection la richesse documentaire et ethnologique du monde au début XXe siècle. Sur ce cliché, on constate les dégâts subis par l’édifice. La toiture en bois semble avoir été posée à la hâte. Au sol, l’herbe a poussé au pied de la façade et des sentiers ont été formés à force de déblayer les gravats, qui forment un angle droit.

La dernière photographie a été réalisée par Gustave Pamard et est conservée à la Médiathèque du patrimoine et de la photographie (source). Elle n’est pas datée, mais d’autres photographies de monuments d’après-guerre en ruine semblent prouver qu’elle aurait été prise en 1919 ou en 1920, pour constater les dégâts de plusieurs monuments historiques en France, l’édifice ayant été classé moins d’une décennie avant. Le noir et blanc fait bien ressortir les parties brisées de certains vitraux. Une carte postale allemande (Cartorum), sauvagement colorisée, fait ressortir les vides parmi les fragments de vitraux. Sur une autre photographie commanditée par les Monuments historiques, on voit que des baraquements avaient été installés derrière l’église. Sur d’autres plans, on voit le détail de la façade après la guerre, en octobre 1919 par Pierre Paquet, puis après 1951 par Jean Gourbeix.

Au début de la Grande Guerre, la destruction de la commune de Donchery, dans un contexte où l’avancée rapide des Allemands avait donné lieu à des atrocités en Belgique et dans les départements de la Meuse, des Ardennes et de Meurthe-et-Moselle. Outre les personnes, la guerre a évidemment occasionné la destruction de monuments, de bâti et d’autres lieux forts en symbole. C’est ce que j’ai découvert en cherchant des cartes postales, avec le cas d’un simple pavillon de chasse. Sur cette carte postale allemande, on voit des soldats poser devant les ruines du pavillon. D’après la légende rédigée, en 1870, Napoléon y aurait remis son épée au roi Guillaume, scellant le sort de l’armée française. On n’est pas loin de Sedan, certes, mais c’est à vérifier. La carte postale mentionne également qu’en 1914, le lieu aurait servi de « quartier général au commandant en chef Joffre ».

Outre l’église, ce qu’elle contient a également été mis en valeur. Le mobilier religieux rassemblé là était tel qu’il a permis l’aménagement d’un petit musée présentant différentes statues.


La statuaire et son musée

Dans l’ancienne sacristie a été aménagé un musée de la statuaire religieuse propre à l’église de Donchery et celle de Saint-Julien de Ledancourt. En 2006, l’ancienne salle des catéchismes est donc aménagée pour regrouper et exposer une vingtaine de statues datant du XVe au XIXe siècle, toutes restaurées pour l’occasion. La disposition me fait étrangement penser à la chapelle du Saint-Esprit de Rue, dans laquelle se trouve un concentré de spectacle gothique, avec quelques éléments statuaires disposés derrière une grille à la manière de l’image de gauche ci-dessous. Hormis celle de Sainte Barbe, en pierre, et un Christ, en ivoire, toutes les autres statues sont en bois (source). J’étais déjà surpris par la façade sud, je l’étais encore plus en découvrant ce patrimoine ardennais si bien mis en valeur.

Le dépliant, cité plus haut, offre une lecture documentée des statues. Les statues les plus anciennes ont retenu mon attention : d’abord, parce que j’apprécie davantage la période transitoire entre le Moyen-Âge et la Renaissance, mais aussi parce que le patrimoine ardennais est assez rare.

D’abord, il y a la statue de Sainte Barbe, faite de pierre. Elle daterait du XVIe siècle, représentée avec une haute tour posée à ses pieds, à sa droite. Selon la tradition, cette sainte fut incarcérée dans une tour par son père ; la tour, synonyme de prison, devint le symbole de son martyre. Une autre statue est celle de Saint-Nicolas assis, que l’on aperçoit, située tout à gauche, à l’arrière-plan de l’image de droite ci-dessus. Cette statue de saint Nicolas, qui semble dater du XVIIe siècle, ornait l’église du Dancourt. La polychromie a sans doute été réalisée au XIXe siècle. Elle fut ramenée à Donchery en 1939, lors de la déclaration de guerre. C’est une figure localement très représentée, dont le style s’apparente aux sculpteurs rémois Nicolas Jacques et Nicolas Lacroix.

sainte Catherine d’Alexandrie, photographie par Maya Bennani

En poussant les portes de l’église, puis de ce petit musée, la statue la plus impressionnante que j’ai vue est assurément celle de sainte Catherine d’Alexandrie. Datant probablement du milieu du XVe siècle, ou du début XVI siècle, elle empreinte de manière évidente le style gothique international. Sainte Catherine tient entre ses mains la Bible. Cette statue provient également de l’église du Dancourt.

Enfin, le plus tragique, si j’ose dire, c’est de lire le guide de ce petit musée et s’apercevoir que la collection n’est pas complète : des vols ont été commis, et parmi eux, sans doute l’un des plus beaux éléments statuaires du département. Comme le Caravage volé en Sicile, ou la seule marine de Rembrandt dérobée en 1990, mais à l’échelle locale, on ne saura sans doute jamais où se trouve cette statue. Seuls quelques clichés permettent de mesurer la perte d’un tel patrimoine. Et d’ailleurs, chapeau au travail réalisé par l’inventaire du Grand Est pour l’église de Donchery !

Sainte Anne trinitaire, photographie non datée
Sainte Anne trinitaire, 1954

Le groupe sculpté représente en réalité 3 figures : sainte Anne, la Vierge et l’Enfant Jésus. Le vol a eu lieu en avril 1967, quelques semaines après la fin des restaurations. La sainte Anne trinitaire était d’une hauteur de 87 cm et provenait de l’église du Dancourt. Selon Gérald Dardart, elle a quelques traits communs avec la sainte Anne que l’on peut voir dans l’église de Coulommes (Marne). La Sainte porte deux livres, l’Ancien et le Nouveau Testament. De par sa parenté avec la Vierge et l’Enfant, elle représente la filiation de trois générations et incarne le lien la charnière et pieux, entre le judaïsme et le christianisme.


Donchery et la Meuse

Tant que j’y suis avec les photographies, en flânant et en découvrant la richesse de cette petite commune, je me suis documenté et j’ai, malgré moi, marché dans les pas des photographes un siècle plus tôt. Lors de ma venue, j’avais pris en photo le bras de la Meuse qui longe le centre historique et l’église :


Si vous êtes de passage, à vélo, par exemple, comme j’aurais dû le faire plus tôt, arrêtez-vous à Donchery, faites quelques pages et visitez cette église. Il y a de nombreux autres éléments de l’église que je n’ai pas évoqués ici. Il y a l’orgue, les vestiges romans, mais aussi et surtout un élément très négatif : le problème d’étanchéité de l’église. On le constate par la présence de mousse verdâtre à l’intérieur de l’édifice. J’avais pour projet d’écrire sur l’église Saint-Onésime depuis mai dernier. En septembre, il y a un mois, le journal local l’Ardennais se faisait l’écho de ce grave problème d’humidité.

Alexandre Lê Văn — Wauthier